"... si vous la rencontrez, bizarrement parée, traînant dans le ruisseau un talon déchaussé et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé, messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordures au visage fardé de cette pauvre impure que déesse famine a par un soir d'hiver contraint à relever ses jupons en plein air. Cette bohème là, c'est mon bien! ma richesse, ma perle, mon bijou.. ma reine... ma duchesse..."

J'écoute : le vent
Je regarde : le vent et ses effets
Je lis : des images
Je joue : comme un chat
Je mange : les pulpes et les intérieurs
Je bois : de tendres mélanges
Je cite : mes amis, même ceux que je ne connais pas, en vrai...
Je pense : à ceux qui m'aident à vivre
Je rêve : de mieux les accompagner
(mis à jour mercredi 29 novembre 2006 à 15:10)

20/10/2011

20/10/11 - 13:21

L'Inde à rebours - Le dernier jour.


Ce devait juste être la journée du retour vers Bangalore et son aéroport. Nous avions décidé de prendre un voiture pour faire ces quelques centaines de kilomètres au travers de la péninsule indienne, entre les rives agitées de l'Océan Indien et les hauts plateaux où bouillonne l'ancienne ville d'été des colons anglais. Il s'agissait surtout d'avaler ces kilomètres, de profiter au mieux de Pondichéry le matin, de ses rues tranquilles aux parfums surannés, de se prélasser une dernière fois sur la longue promenade maritime battue par les flots gris, et de rouler tout le jour pour arriver le soir à l'aéroport et quitter ce pays où nous laissions un foisonnement troublant de couleurs, de cris, de senteurs, de paix, de douleurs, de vie et de mort.



La route, d'après nos guides, ne laissait rien présager de particulièrement étonnant. « Rien de notable » qui « vaille le détour », selon les formules consacrées. Et puis nous étions dans une sorte d'état d'apesanteur: nous quittions l'Inde au bout de trois semaines intenses, remuantes, à mi-chemin entre l'envie de rester, de tenter de comprendre encore, de toucher l'inconnu, et la fatigue du voyage après l'éblouissement et la sursaturation des sens si constante que l'on en finit parfois par se dire: Mais tout cela ne peut-il pas s'arrêter, juste un moment? Ainsi, nous nous laissions porter par le courant, dans cette voiture qui tentait de filer sur les mauvaises routes, comme une bulle un peu protégée, malgré les ballottements, de cet excès de vie.

Nous traversions des villes et des villages, tous aussi agités les uns que les autres, malgré la chaleur éprouvante. Les autoroutes qui semblaient nous lancer assurément vers notre but s'arrêtaient soudain. Il fallait doubler les charrettes et les bus déglingués, éviter les troupeaux assoupis. Les temples apparaissaient partout aux détours de notre cheminement. Des plateaux, de longues plaines asséchées, des forêts sombres, des paysages de falaises de grès, des rizières parfois, aussi vertes que des drapeaux, et des gens partout, partout, partout, comme si la ville ne s'était en fait pas arrêtée, que ses prolongements prenaient tout d'une ancienne campagne, à moins que ce ne soit, au fond, l'inverse...



A Gingee, nous avons aperçu les anciens forts répartis sur des kilomètres, à perte de vue, au milieu de plantations et de champs répartis comme des mosaïques. Tout faisait décor et pourtant, l'on sentait bien qu'on était au-delà du décor. A chaque ralentissement de la voiture, j'avais le sentiment d'être envahi par les visages des paysans que l'on croisait mais tous ces visages étaient d'une bienveillance qui me donnait les larmes aux yeux. Des femmes se penchaient, laissant apparaître les couleurs cachées de leurs vêtements. Des centaines d'écoliers, en rang, propres, uniformes bleus portés fièrement, faisaient des cohortes hallucinées sur chaque chemin de campagne. Les uns rentraient, les autres partaient à l'école, c'était toujours l'heure d'une quelconque rotation.

Je sortais, le plus souvent, dès qu'un arrêt à un passage de chemin de fer ou un embouteillage dans un village l'imposaient. Je me retrouvais, heureux, dans le brouhaha de la vie. On avait l'impression que chaque fois, des marchés impromptus s'étaient organisés. On pouvait s'arrêter partout pour acheter du riz, des épices, des fruits, des tissus, des bibelots, pour parler aussi, même sans se comprendre...



En passant par Tiruvannamalai, nous avons senti, physiquement, la tension régnant autour du temple de Shiva, le dieu destructeur. Le temple, blanc, sans aucune couleur vive au contraire de tous les autres, semblait trôner au milieu de la ville et imposait la crainte du dieu. Le blanc apparaissait soudain, dans une sorte d'évidence, comme une couleur à proprement parler terrible. Les pèlerins partout, en petites processions, avaient des visages tendus, entre l'effroi et l'hallucination. C'était comme si l'on frôlait un lieu interdit. Notre chauffeur lui-même semblait pressé d'avoir passé le village. J'imaginais, quant à moi, les dizaines de milliers d'hindous venant ici, certaines nuits de pleine lune, pour la grande procession aux serpents, sur la montagne dominant le temple. Et je ne savais pas si j'avais envie de le voir un jour ou de continuer à l'imaginer...

Puis, très vite après le village, la route, particulièrement mauvaise, s'est densifiée. De plus en plus de gens la parcouraient, en tous sens. Les charrettes et els groupes de paysans, habillés de couleurs particulièrement fortes, encombraient la route. Les gens semblaient sortir des champs, des forêts, depuis des villages invisibles, c'était incompréhensible. Puis, notre voiture s'est retrouvée bloquée derrière une quantité considérable de voitures sans âge, de camions bondés et tordus, de bus débordant de partout de sacs de riz, de bicyclettes et de gens accrochés aux barres de fer. Notre chauffeur, qui ne parlait pas anglais, était surexcité. Il se passait quelque chose.

Sur les bas-côtés, des hommes portant des sortes de palanquins en bois peint et recouverts de tissus colorés se frayaient un passage. D'autres lançaient des fleurs tandis que la plupart des gens se ruaient sur des étals de fruits pour acheter des noix de coco et des bananes. Je suis sorti marcher dans la foule, aussitôt rattrapé par la chaleur épaisse de la pleine journée. C'était un peu comme si j'étais transparent. Personne ou presque ne faisait attention à moi, tout le monde semblait obnubilé par une chose beaucoup trop importante pour se laisser divertir par l'incongru. La foule était tendue vers une même direction. Alors, au loin, j'ai très vite aperçu un attroupement encore plus dense autour de chars hauts, fleuris et sur lesquels les hommes semblaient entassés.



J'y suis allé, englouti et poussé par la foule, et j'ai fini par me retrouver tout près de ces chars qui avançaient en cahotant. Ils étaient surmontés de grandes roues en bois montées à l'horizontale, à trois mètres du sol environ. Des hommes nus semblaient y être attachés et les gens se précipitaient sur eux, montant sur les épaules d'autres gens pour tenter de les atteindre, de les toucher et de leur tendre des fruits que ces hommes accrochés bénissaient avant de les rendre. La foule était dans un état d'hystérie totale, je ne voyais que des yeux exorbités, des bouches hurlantes. Les enfants étaient attirés mais ils avaient peur. Tout était cris et rires.

Je commençais à prendre quelques photos et je me suis alors rendu compte que les hommes accrochés aux pieux en bois ne l'étaient pas par des liens mais par des crochets de boucherie, par leur peau même. Ils pendaient ainsi, dans une sorte de douleur absolue qui leur donnait un sourire divin, un sourire de fou. Je ne comprenais pas comment leur peau pouvait ne pas se déchirer. J'étais face à la beauté incroyable, scandaleuse, contradictoire d'un spectacle totalement étranger à ce que j'étais et pourtant, quelque chose en moi résonnait face à cela, j'étais troublé, je me sentais, malgré mon décalage évident, appartenant, au fond, à cette foule.



J'essayais d'interpeler des gens qui eussent parlé l'anglais mais je n'en trouvais aucun. Et de telles cérémonies se multiplièrent tout au long de notre parcours. Les mêmes palanquins, les mêmes chars, les mêmes fleurs et tissus et drapeaux, les mêmes foules, les mêmes embouteillages au milieu de nulle part. Nous mîmes onze heures pour faire les quelques trois cents kilomètres séparant Pondichéry de Bangalore. Nous arrivâmes en pleine nuit, sous un orage de mousson absolument dantesque, dans les faubourgs de cette ville gigantesque ressemblant à un capharnaüm. C'étaient des milliers et des milliers de véhicules qui se frayaient un passage sur des routes défoncées, ennoyées. On n'y voyait rien. Nous cherchions des panneaux indiquant l'aéroport mais ne trouvions rien. Notre chauffeur n'était jamais venu ici. Il ne parlait pas la langue de l'État du Karnataka, venant lui du Tamil Nadu. En fin de compte, je finis par reconnaître des bâtiments et les travaux du métro que j'avais remarqué le soir de notre arrivée, plus de trois semaines plus tôt. C'était par là, sans doute. Et nous finîmes par trouver. Et nous finîmes par prendre notre avion. Et l'Inde s'éloigna. Mais l'Inde partit, aussi, un peu, avec moi.



03/09/2011

03/09/11 - 12:29

Frontière.

Je sortais dans la rue par cette toute fin d'après-midi, chaude et légèrement orageuse, pour rejoindre un ami au café de la rue des Envierges, qui offre une vue éblouissante sur Paris. Je me sentais fatigué mais plutôt bien, comme ivre, un peu flottant, sans trop savoir pourquoi. La lumière était douce mais me paraissait étrangère, ou venant de très loin, d'un ailleurs que j'avais du mal à identifier. En marchant sur le trottoir encombré de passants, le sentiment de décalage s'est épaissi peu à peu, me laissant dans une sorte de malaise assez agréable toutefois, comme le début d'un vertige que l'on sent venir et que l'on n'a pas très envie d'empêcher, pour voir. Le bruit grinçant des rideaux de fer qui se baissaient aux dernières boutiques allumées paraissait étouffé, comme recouvert d'un coton impalpable et invisible, mais de plus en plus épais. Les gens eux-mêmes me semblaient coupés de moi ; je sentais une distance qui n'existait certes pas réellement mais qui me dissociait peu à peu du monde dans lequel j'étais apparemment. Arrivé au carrefour, le feu passé au rouge, j'ai commencé de le traverser. Là, une vague de chaleur moite m'a envahi. J'ai cru voir, sentir, j'ai éprouvé une gigantesque foule criarde, agitée, surgissant autour de moi, et des voitures et des rickshaws défoncés et aux couleurs vives se faufilaient ça et là. Mon quartier de Paris s'était dissous en un quartier de Bangalore, ou bien les deux images s'étaient juxtaposées et je vivais en deux temps, deux moments, deux lieux. Mon voyage en Inde du sud me revenait, claquant en moi comme une évidence. Un fleuve souterrain d'images, de parfums, de sensations, que je croyais dompté, pouvant le convoquer à loisir, remontait soudain, sans que je l'attende, comme des remugles éclatant partout, du macadam, de ma peau, des murs, dans l'air tout autour, pour envahir la réalité, la doubler, pour vivre une seconde fois, ici, maintenant. Peut-être avais-je aussi été inconsciemment marqué, juste de retour de ce voyage là-bas, par cette splendide oeuvre montrant à Beaubourg un intérieur bourgeois parisien typique, parquet, cheminée, moulures, secrétaire, fauteuils et tapis, mais dans lequel la fenêtre s'ouvrait, en silence, sur une vue banale d'une rue de Bombay. Depuis, le flot est toujours présent en moi, prêt à déborder. L'Inde à rebours me vient donc comme une évidence. Je vais essayer de vous la raconter.

20/04/2011

20/04/11 - 19:44

Un veillard-enfant.

Hier soir, nous étions à la salle Pleyel pour y entendre le concert symphonique donné par l'orchestre de l'Opéra de Paris, dirigé par Georges Prêtre. Un ami m'avait dit quelques temps avant, apprenant que j'y allais: "Georges Prêtre?! Mais il a un pied dans la tombe!" Et pourtant, à 86 ans bien sonnés, sans partitions, délaissant souvent la baguette pour user de ses mains et de son corps entier, il nous a fait entendre l'étonnante, impalpable et tempêtueuse symphonie n°2 de Brahms, reccueillant les applaudissements furieux d'une salle ravie. Puis ce fut l'émerveillement devant "Les Biches" de Poulenc, dont les notes de flûtes semblaient voleter, et enfin le silence absolu à l'écoute de la suite de Daphnis et Chloé de Ravel, qui a fini de me faire pleurer. Jusqu'à ce que la salle l'acclame debout. Il fallait voir ce vieillard fragile, titubant parfois, posté sur son estrade comme une statue sous la tempête, mimer les cors et les cuivres d'un pas lourd comme un pantomime puis jouer de ses longues mains ridées pour demander aux harpes de glisser sur eux, il fallait le voir espérer, d'un regard perçant, la note pure qui allait bientôt venir et qui, au moment où elle emplissait la salle et nous bouleversait, souriait alors comme un enfant et chuchotait au premier violon un merci que je croyais entendre, il fallait le voir vivre la musique jusqu'à ce que tout le monde croie qu'elle venait de lui, qu'elle irradiait d'un corps presque défait et que c'était elle qui le tenait, il fallait le voir sourire comme lorsqu'on est heureux de croiser le bleu magique d'une aile de papillon. Parfois, il semblait arrêter de battre la mesure, il semblait attendre, il s'économisait des gestes impatients qui ne sont pas nécessaires, il semblait être un peu parti. Puis, il revenait, et la musique suivait. C'était beau. C'était un spectacle.

19/03/2011

19/03/11 - 10:19

Oh boy!

Je complète a posteriori cet article qui n'en avait que le titre. "Oh boy!" est en effet le titre d'une pièce de théâtre que j'ai vue récemment et qui met en scène un jeune homme, Lionel Erdogan, seul pendant plus d'une heure et qui est un acteur extrêmement doué, parvenant à nous mener dans son monde fluctuant sans jamais nous forcer la main.
Il s'agit d'une "pièce jeune public", comme on dit dans le "milieu" mais justement, le metteur en scène réussit le tour de force de s'adresser à tous, enfants, adolescents, adultes, parents ou pas, tout en abordant des sujets peu évidents et bien peu fédérateurs: l'adoption, la mort, la maladie, l'homosexualité, la parentalité de substitution, les rapports complexes adultes-enfants, le lien à l'autorité, l'envie de jeunesse, etc. Il s'agit au départ d'un roman de Marie-Aude Murail, adapté au théâtre par Catherine Verlaguet et mis en scène par Olivier Letellier de la compagnie du Phare. Cette pièce a obtenu le Molière du spectacle jeune public. Et je ne dirai qu'une chose: allez-y.

12/03/2011

12/03/11 - 20:15

Ah... les nonnes de Tolède...


Nous étions dans cette splendide ville pour la journée. Un incroyable soleil de fin d'hiver resplendissait sur les toits aux tons ocres et beiges et surgissait, éclatant, aux recoins des ruelles tortueuses de l'ancienne ville. Les couvents et les églises, anciennes églises wisigothes puis mosquées avant de redevenir églises, certaines après avoir été des synagogues aussi, s'éparpillaient entre les maisons serrées et les petites places laissant parfois apparaître, telles une vision soudaine, les gorges rocheuses du Tage.
Au détour d'une rue, nous avions vu un panonceau indiquant qu'ici, au couvent royal de Sainte Rita, des nonnes vendaient les mazapanes de leur fabrication, cette délicieuse pâte d'amandes si diététique et tout-à-fait conforme au doux pêché capital de gourmandise. Nous avons donc décidé de pénétrer la courette sombre, encastrée de hauts murs comme ceux d'une prison. Une petite vitrine exposait les pâtisseries, tentantes en diable, ainsi que leurs prix. Un autre panneau indiquait qu'il fallait sonner pour acheter. Nous sonnâmes, donc.
Presque immédiatement, une porte claqua et une sorte de bruit de crécelle se fit entendre. Alors, une lucarne s'ouvrit, et l'ombre d'une nonne en habit noir apparut dans l'étroite double fenêtre protégée par des barreaux épais. J'étais un peu interdit et ne savais que faire. Elle me regarda d'un air sévère et sans parler, me fit signe (m'enjoignit, plutôt) de tirer la chaînette en fer qui pendait de mon côté de la fenêtre. C'était en fait un parloir coulissant et dès que je lâchais la chaîne, il se refermait aussitôt. J'étais ainsi contraint de maintenir le parloir ouvert d'une main et en me penchant. Et comme je n'étais pas très réactif, elle a semblé s'énerver un peu et, toujours par des gestes secs, me montra qu'il fallait que je lui dise ce que je voulais. Je commandais donc deux boîtes de mazapanes aux formes de trompettes, de feuilles, de cornes ouvragées et de croissants ciselés. Elle se retourna aussitôt, prit quelque chose derrière elle puis attendit que je mette ma monnaie dans le parloir coulissant. Elle la prit très vite, comme si c'était mal mais qu'elle était bien obligée et glissa alors deux boîtes bleutées à la place de mes billets, puis fit tourner le système qui grinça un peu. Je pus récupérer mes deux boîtes et alors que je voulais lui faire un sourire et lui dire merci, la trappe s'était déjà refermée en faisant un bruit sec et je n'avais plus qu'à lâcher la chaînette qui, doublement, nous sépara à jamais de son monde. Un peu ahuris, nous sortîmes dans le soleil si doux...

13/02/2011

13/02/11 - 12:08

De nuit.


Il y a toujours pour moi quelque chose de magique à remonter les pentes de Belleville tard le soir, en sortant d'un petit restaurant accompagné d'un ami cher, et de bifurquer par la rue Piat jusqu'au croisement avec la rue des Envierges, de laisser traîner ses pas pour que cela dure, d'écouter la voix de l'autre dans la nuit qui semble infinie, et de s'attarder aux rembardes du haut du parc en regardant clignoter les coeurs de Paris. Car c'est cette impression que me donne systématiquement cette vue parisienne de nuit: le sentiment d'être au coeur de la ville et d'en embrasser la totalité tout en étant devant le spectacle halluciné d'une multiplicité de villes qui se touchent, se frottent, se répondent les unes aux autres. Ici, tout semble immense et ramassé, dans le même temps, paradoxal et harmonieux, comme quand on est à deux: si proches et si loin.

12/02/2011

12/02/11 - 12:26

Le loup blanc du café.


Il faisait gris et froid et je suis rentré dans le tabac du coin. La ville, ici, ressemble à ces interstices, ces zones de transition qui ne sont déjà plus Paris, pourtant si proche, juste de l'autre côté de la frontière périphérique, mais qui ne sont pas encore véritablement la banlieue. Ce café m'apparaissait comme un refuge, un point focal d'où la ville était en train de s'inventer, comme si elle suintait, incertaine et molle, d'un corps, lui, solide et sûr.
Je m'étais installé contre les grandes verrières, donnant le long de la nationale trois. La table collait un peu, le skaï de la banquette crissait mais j'étais étrangement bien derrière les vitres. Il y avait un peu de monde dans la salle mais tout se faisait avec une grande douceur, comme un ballet, et je me suis vite laissé bercer par les rumeurs que cela faisait, en contrepoint des mouvements affolés mais étouffés de la rue.

Il est arrivé peu de temps après moi et s'est approché de la table à côté de la mienne. J'ai entendu un grand et sonore « Alors Philippe, ça va? », prononcé depuis le comptoir, raisonner dans la salle sans qu'un seul autre client que moi ne lève les yeux. Il était là, évident, sans âge, et je ne l'ai plus alors lâché du regard.
Il a d'abord tardé à s'assoir, se tenant voûté devant la table, souriant bêtement en regardant ses pieds au sol. Il rigolait doucement, comme s'il se cachait, semblant se parler tout seul, hésitant à s'asseoir, reculant sa chaise puis non, la remettant en place, la reculant de nouveau. Il restait là, en travers du chemin, semblait réfléchir intensément avant de prendre sa décision, rondouillard, benêt, les bras ballants, tenant un grand sac sans forme et qui traînait à demi au sol. Le garçon de café lui tapotait l'épaule au passage en le gratifiant d'un « Hein, mon Philippe... » que le Philippe en question semblait ne pas vraiment entendre. Il continuait son petit manège ralenti, finissant par sortir des journaux de son sac et les disposant religieusement sur le bord droit de sa table et souriant alors d'une satisfaction évidente, absolue, comme quelque chose d'enfin accompli. Il s'assit.
Une fois assis – je devrais dire, une fois calé, à « sa » place - je le vis lever la tête, laisser échapper un rire et crier d'une voix enfantine, gourmande, urgente: « Lait coco! Lait coco! ». Et presque aussitôt, le garçon lui apportait ce qui ressemblait à un lait fraise, dans un grand et large verre, sans paille.
Je ne sais pas combien de temps tout cela a duré. Je me souviens que je l'ai regardé longtemps, que je me concentrais sur ses attitudes ou sur des parties de son corps: ses dents de lapin, ses claquements de langue, l'impression qu'il « regardait » les mots de son journal et qu'il ne les lisait pas. D'ailleurs, cela le faisait rire de temps en temps. Il y faisait courir ses gros doigts, restait de longues minutes prostré devant le mystère des mots fléchés en laissant échapper des intonations déroutées puis levait les yeux vers moi sans me voir et restait songeur, interloqué, entre deux mondes.

Il avait gardé son manteau bleu sombre et son écharpe vermillon qui dépassait du col, ce qui donnait le sentiment que sa tête, encadrée par des cheveux hirsutes, une barbe de trois ou quatre jours et de grosses lunettes de travers, était une forme à part, juste posée là sur un appui et qui aurait en fait pu rouler ailleurs si cela lui avait chanté.
Après un temps infini de prostration, son regard changea, résolu, il tira la langue, prit son verre d'une main ferme et en engloutit le contenu, goulûment, jusqu'à la dernière goutte, et se leva. Il traversa alors la salle en se dirigeant vers le comptoir et d'évidence connu comme le loup blanc ici, c'était comme le départ d'une gloire locale, il serrait en riant des mains au passage, fendant la petite foule des groupes accoudés et disparût en criant des choses que je ne compris pas. Étourdi, je me rendis alors compte qu'il faisait déjà nuit, dehors, et que le loup blanc s'y était fondu.



22/01/2011

22/01/11 - 12:08

Résolutions.

Il faut que j'écrive, il faut que j'écrive, il faut que j'écrive, il faut que j'écrive...

28/12/2010

28/12/10 - 12:06

Vive la vie! qu'ils disent...


Les fêtes de Noël, c'est vraiment merveilleux, si, si. C'est connu. Et comme tout le monde s'aime, s'embrasse et se fait des cadeaux, certaines personnes s'emballent un peu, se lâchent en quelque sorte et nous pondent quelques perles comme celle-ci, par exemple, lue sur l'étiquette accrochée au cou pelé d'une grosse poularde qui a fini délicieusement farcie à la table de ma famille. Je vous la retranscris, c'est savoureux.

"Traditions des côteaux du Pelou.
Au pays du bonheur!

Je suis une volaille heureuse engraissée avec amour par des éleveurs passionnés sur les côteaux ensoleillés.
J'ai été plumée à sec avec une méthode artisanale qui demande de la main d'oeuvre et donc plus d'emploi pour préserver la qualité de ma chair.
Pour votre plaisir du goût, je suis grasse mais d'une bonne graisse reconnue pour ses qualités diététiques.
Merci de me faire cuire avec précaution. Dégustez-moi en connaisseur... Et parlez-en à vos amis.

Vive la vie!"

C'est ça, vive la vie, ma poularde! Je t'imagine bien, au moment de tes derniers instants, l'oeil malicieux, si heureuse à l'idée d'être plumée à sec par des ouvriers agricoles radieux regardant tous ensemble dans la même direction: l'avenir, et attendrie par la douce pensée d'être cuite avec précaution, voire tâtant du bec une dernière fois tes petits bourrelets de graisse si naturels et te remémorant la sentence que me sortait ma grand-mère (qui était du genre Maïté du temps de FR3) au moment de rajouter un litre d'huile dans la poële: "Ah! mais puisque je te dis que c'est de l'huile pas grasse!"
En tout cas, le testament de cette poularde n'aura pas été inutile, puisque j'en parle à mes amis.

10/12/2010

10/12/10 - 18:10

Course.


J'attendais sagement dans la courte file des caisses du magasin Leroy-M***du quartier Beaubourg (par souci d'anonymat, vous comprendrez que je ne peux donner ici l'identité complète dudit magasin, d'où ces étoiles bien mystérieuses à tous égards, mais si vous insistez, je peux donner un indice: la deuxième partie du nom du magasin fait clairement référence à la dernière déclaration de notre nouveau ministre de la Ville, ancien communiste, ancien giscardiste, ancien chiraquien, ancien bayrouiste, ancien moriniste, et désormais nouveau sarkosyste, autrement nommé Maurice Leroy (tiens, comme le magasin...) au sujet des faibles moyens dont son ministère dispose et de l'ambition démesurée qu'il affiche pour ce sujet glorieux qu'est la politique de la ville: "Je ne suis pas M*** l'enchanteur"; voilà, je sais, c'est subtil, mais cherchez bien, je suis sûr que vous pouvez trouver), bref, j'attendais sagement mon tour avec dans les mains un petit pot de peinture (non, je ne suis pas le chaperon rouge), deux pinceaux et trois feuilles de papier de verre. Il y avait deux personnes devant moi et trois caisses ouvertes, j'étais donc tout à fait serein quant au temps que je risquais d'avoir à patienter ici, et puis surtout, je n'étais absolument pas pressé. J'étais tout à fait disposé à regarder les gens, par exemple.
J'avais bien vu, sur la partie gauche de la file, de belles caisses automatiques désertées (je veux dire: sans caissier, ni caissière) clignotantes et flambant neuves mais je n'avais pas du tout envie de les utiliser et je trouvais même assez désagréable, voire un brin provocateur, de les avoir disposées juste en face des "vraies" caissières, comme s'il s'agissait, tout au long de leur journée de travail, de bien leur monter (au cas où elles l'oublieraient) qu'elles sont absolument remplaçables et que leurs remplaçantes sont déjà là. J'étais dans cet état de mi-rêverie quand une dame, charmante, souriante, est venue près de moi et m'a interpellé:
- Vous voulez payer par carte bancaire, Monsieur?
- Euh... oui...
- Venez ici, je vais vous montrer.
Et elle m'emmenait déjà avec elle à l'une de ces caisses automatiques. Je voulais bien refuser mais elle avait l'air si gentille, tellement de bonne foi, et puis je me disais qu'elle était elle-même peut-être payée au nombre de clients qu'elle aurait réussi à attirer vers ces caisses. Tout cela était tellement vain, me dis-je, la suivant... Mais pour montrer, tout de même, mon absence d'entrain pour la chose, je fis l'homme totalement démuni devant un objet de la plus haute et la plus radicale technologie, c'est-à-dire que je restai les bras ballants. Après un moment d'hésitation, elle prit ma maigre marchandise et se mit à donner à lire à la machine (au laser intégré) les codes-barres des objets que je souhaitais acheter. Evidemment, ce que je soupçonnais se produisit. Le code du premier pinceau ne passait pas.
- C'est normal, Monsieur, c'est un objet spécial, nous allons le mettre de côté et continuer avec les autres.
Tant d'enthousiasme et d'idéalisme de la part de cette dame me bouleversait. Il est vrai qu'un pinceau est un objet très spécial dans un magasin de bricolage. Mais ce fut au tour des feuilles de papier de verre, que j'avais prises à l'unité et non en paquet emballé, de ne pas passer au grill de la machine. La dame sembla caler.
- Euh, en fait, je crois qu'il faut un code pour ça. Mais je ne l'ai pas. Attendez, je vais aller voir à une caisse.
J'étais ravi. Les deux personnes préalablement devant moi dans la file avaient déjà payé, bien sûr, et avaient quitté le magasin sans encombre. Déjà que je mobilisais une personne pour m'aider à comprendre le fonctionnement de cette machine, il fallait en plus qu'une "vraie" caissière me donne un code. Ce qu'elle fit: elle inscrivit quelques chiffres sur un papier, elle vint procéder à l'annulation assez complexe de plusieurs opérations, elle fit le code et ô miracle, la machine comprit alors que l'objet que je voulais acheter valait 59 centimes d'euro. Il fallait faire l'opération trois fois. Puis, dans l'élan, l'air victorieux et sous l'oeil complice et admiratif de sa camarade de jeu, elle me dit: "Et voilà, vous pouvez payez!"
- Et mon pinceau? dis-je alors.
Et là, j'eus pitié de leur mine déconfite, j'étais même prêt à renoncer à mon pinceau. Mais aussitôt, la première dame partit en caisse s'enquérir du prix dudit objet, mobilisant une nouvelle personne tandis que la seconde repartait vers sa caisse qu'elle avait abandonnée. La dame revint enfin, moulina sur l'écran tactile et là, enfin, je pus procéder au paiement. Elle s'effaça aussitôt, sans doute désolée et de peur que je lui dise, sur un ton de reproche, que cela n'était pas la peine tout à l'heure de m'avoir extirpé de ma file. Mais ce n'était pas du tout mon intention, j'étais même ravi de ce petit "incident". Tout cela, au fond, me confortait chaleureusement dans le sentiment d'absurdité que peut parfois donner la course à la modernité.

23/11/2010

23/11/10 - 18:55

Valeurs?...

Je dois ête naïf; je reste effaré par ce genre de propos...
"En instaurant une séparation radicale entre sexualité et fécondité, ce qui est fait en utilisant la pilule, alors la sexualité devient arbitraire. Et dans ce cas tous les types de sexualité ont la même valeur. Conviction qui est rapidement suivie par l'idée que l'homosexualité a la même valeur que l'hétérosexualité."
Benoît XVI

21/11/2010

21/11/10 - 16:17

Mes nuits avec toi.

Je me réveille quelque part au sein de cet entre-deux sans heure que semble être, souvent, la nuit.
Je suis sur le dos et prends conscience, peu à peu, des ombres striées et déformées au plafond - le passage de la lumière de la lune au travers des jalousies. Il a dû pleuvoir, un peu plus tôt, les murs dégouttent lourdement sur le zinc au rebord de la fenêtre. J'entends à peine le passage d'une voiture au loin. La ville est comme éteinte. C'est la pleine nuit.
Alors je me tourne vers toi, silencieux dans ton sommeil lourd et entier. Tu es sur le côté, je te regarde, masse ombreuse, indolente. J'aperçois, au bout de quelques minutes, le dessin de ton dos courbé, les ombres plus marquées, presque violettes, que font les creux de ta nuque et de tes bras repliés. J'avance, au point de les frôler et d'en sentir la chaleur, ma main ouverte sur tes fesses. Je la fais glisser de l'une à l'autre, lentement, comme un navire sur une mer rêvée, et je sens ta peau se lever à chacun de mes passages. Puis, c'est ta respiration qui se fait plus forte, et il y a alors ce léger gémissement qui échappe à ta bouche endormie dès que j'appuie un peu plus, dès que mes caresses se font plus irrégulières, plus attentives.
Peu après, je me colle à toi, mon ventre contre le bas de ton dos, mon sexe sur tes fesses, mes jambes ennouées dans les tiennes, mes bras au-delà de tes épaules. J'entends ta voix, une sorte de "Oui..." inconscient, imprononcé au milieu d'une respiration plus chaude, d'un souffle entrecoupé. Tu dors mais tu me parles. C'est la pleine nuit et je ne suis pas seul. Tu es là et tu es dans mes bras. Dors, dors, mon amour, nous sommes au-dedans de la nuit épaisse et sourde...

04/11/2010

04/11/10 - 22:04

Madame

Paris, le 4 novembre,
Chère vous,
Aujourd’hui, avec vous, c’est une partie de mon histoire qui s’en va. Et je me rends compte, douloureusement mais aussi sublimement, à quel point cette histoire m’a construit, cette histoire m’a fait. Car pour moi, c’est bien en même temps « une joie et une souffrance ».
Je revois, a posteriori, le jour où vous êtes entrée dans ma vie sans que j’en devine réellement la portée même si ce jour, j’ai aussi eu l’intuition informe que quelque chose était en train de se passer et que je m’engageais sur un nouveau chemin. J’étais enfant. Pour l’anecdote, j’étais dans l’escalier, quand ma mère m’a appelé et m’a dit qu’une dame, une voisine, donnait des cours de piano. Est-ce que je voulais essayer ? J’ai senti mon cœur battre plus fort, j’éprouvais un mélange de peur et d’envie. J’ai dit oui. Cette dame, c’était Simone, votre cousine, votre amie, votre sœur. Et c’est ainsi que je suis entré dans votre maison.
Notre histoire, cela a donc été celle de la musique, celle de l’apprentissage de la musique. Et autour de la musique, il y avait Simone qui prit très vite pour moi la figure d’une grand-mère sans les liens du sang et il y avait Philippe, votre fils, si terriblement atteint par la vie et qui devint mon ami, mon véritable ami.
Au début, vous étiez un personnage étrange, nimbé d’un grand mystère, qui allait et venait au gré de je ne sais quel mouvement. Je ne savais pas ce que vous faisiez, qui vous étiez vraiment, à part cette « cousine » qu’évoquait vaguement Simone mais qui, je le sentais bien, était tout pour elle, bien plus que cela en tout cas. Il y avait le poids de l’histoire derrière. Le poids de l’amour et le partage des souffrances.
Vous étiez belle, élégante, vous riiez aux éclats ou bien vous passiez discrètement pendant que je jouais au piano sur lequel aujourd’hui je joue encore. Vous portiez de splendides chapeaux à larges bords relevés, parfois une voilette, vous passiez dans de grands manteaux de fourrure, vous reveniez du travail ou de voyage, je ne savais rien et j’aimais ce mystère… Car c’était le mystère de toute une vie, celle de Simone, Philippe et vous, et le mystère d’un lieu, celui de cette maison dont je rêvais d’explorer les ressources et les trésors cachés, les peintures sur les portes et les meubles, les coffres enfermant des papiers anciens, les fantômes d’une histoire si forte pour moi.
Et puis j’ai appris à vous connaître mieux, à me rapprocher de vous, d’abord avec la mort de Philippe – je me rappellerai toujours du jour où je vous ai vue pleurer, c’était pour moi une révélation - puis avec la maladie de Simone et sa mort alors que j’étais parti vivre au Mali. Quand je suis revenu après ces deux années de voyage, une des premières choses que j’ai eu besoin de faire, cela a été de passer saluer Simone au cimetière. J’ai cherché sa tombe dans ces allées que je ne connaissais pas. J’ai fini par trouver cette grande dalle simple où n’étaient inscrits que ces noms, DUDILLOT – CARPENTIER, sans dates, sans prénoms. Je me suis reccueilli. Puis j’ai entendu crisser les graviers du cimetière. Les bruits de pas se sont rapprochés. J’ai levé la tête et alors, je vous ai vue. C’était vous qui veniez la voir et lui apporter des fleurs. Vous marchiez difficilement, c’était éprouvant. Vous vous êtes installée à côté de moi, juste à côté, sans me reconnaître. Cela a d’abord été le silence, le silence partagé. Puis, j’ai dit, timidement, « Madame… », vous avez levé les yeux et vous avez prononcé ces mots : « Ah, c’est vous, vous êtes venu, je le savais, c’est bien… »…
Ces derniers jours, j’ai pu vous rendre visite une dernière fois. Vous étiez si petite et si fragile dans ce lit trop grand. Vous m’avez souri plusieurs fois, vous m’avez pris la main, je vous ai caressé les cheveux. Nous nous sommes dit au revoir. Car voilà, maintenant, cette histoire s’est arrêtée. Vous rejoignez Simone et Philippe dans cette terre si chargée. Je ne sais si une autre histoire débute, ni laquelle. Mais j’ai envie de me dire que, quelle qu’elle soit, oui, elle commence. Et puis, il y a la musique.
Je vous embrasse.
Votre Nicolas.

22/10/2010

22/10/10 - 19:42

La caricature.

Parfois, vous aimeriez que le monde soit mesuré, que les opinions et les façons de voir, de penser ou de vivre des gens puissent être, tout en étant différentes, assez conciliables les unes aux autres, que le vivre-ensemble ne soit pas trop entièrement vain, en somme. Les caricatures vous amusent, mais justement parce que vous vous dites que ce sont des caricatures. Et puis vient le moment où vous comprenez que la caricature existe, qu'elle est bien là et qu'elle empêche le monde de tourner. Et là, c'est beaucoup moins drôle.
Petit souvenir de la manifestation de mardi dernier, donc:
J'avais suivi l'un des deux cortèges avec quelques collègues, un peu énervé de nombreux slogans réducteurs (mais un slogan n'est-il pas forcément réducteur?) mais plutôt réjoui de l'ambiance bon enfant qui y avait régné. Je papillonnais là-dedans, dans cette foule si belle à voir (esthétiquement) dès qu'une perspective sur les boulevards s'ouvrait, dès qu'une côte en laissait apparaître la masse bourdonnante en contrebas.
Arrivés place des Invalides, un peu fatigués, nous avons alors voulu rejoindre la Seine pour rentrer chez nous mais l'ensemble des rues (autres que celle par laquelle on était arrivés) étaient bloquées par des compagnies de CRS équipés pour partir à la guerre, bien serrés derrière leurs boucliers. Ce genre de vision m'effraie et m'attriste toujours un peu et je préfère généralement ne pas m'attarder. Je voulais donc partir.
Passant alors devant les bâtiments du ministère du Travail, des fenêtres ouvertes d'un salon où trônaient les photographies de tous les présidents de la Vème République, trois jeunes hommes encravatés se marraient en se montrant du doigt les manifestants qui leur semblaient si cocasses, l'un des trois les (nous?) prenant même en photo. Ils étaient au zoo. Je trouvais cela si bête, surtout de la part de personnes travaillant sans doute sur ce dossier des retraites. Mais passons.
Nous avons continué de tenter le passage, rue après rue. Mais non. Le pont aussi était bloqué. Et les rues de l'autre côté de la place. C'était une nasse. Et je me demandais pourquoi tout cela était décidé ainsi, quelle volonté il y avait derrière cela: jouer l'énervement, la montée de l'angoisse, pousser à la faute des individus aux nerfs vifs, semer un trouble quelconque justifiant par la suite de si nécessaires mesures au retour de l'ordre, ou tout simplement donner le sentiment de punir et chercher à rendre fautifs ceux qui avaient manifesté? J'étais perplexe. Mais là encore, passons: cela ne sert sans doute à rien d'en discuter à ce moment.
Cependant, un peu plus loin, tentant vainement d'obtenir un renseignement auprès des hommes casqués afin de savoir où il était autorisé de sortir de la place, j'ai d'abord vu qu'un homme (noir), un simple passant que le cordon de CRS venait de laisser entrer dans la place et qui, s'apercevant qu'il y avait une manifestation et demandant donc à revenir en arrière et à repasser le cordon, fut interpelé par le chef du groupe par un ordre: "Il repasse! Mais prenez-le en compte! C'est compris? Prenez-le en compte!" et aussitôt emmené, maintenu fermement les bras dans le dos par deux hommes, dans le fourgon situé juste derrière. Peut-être n'avait-il pas ses papiers? Ahuri par la scène, si bête, j'ai alors aperçu, à une fenêtre ouverte du deuxième étage d'un de ces splendides bâtiments classiques encadrant l'esplanade, un couple (un homme et une femme) qui se penchait en s'appuyant à la balustrade pour mieux voir. J'ai levé le visage en l'air. Elle était un peu en retrait, les cheveux tirés en arrière et très bien tenus, elle portait un chemisier blanc à col claudine et à boutons bleu marine épais. Lui était plus en avant, bombant un peu le torse et portait une chemise bleu ciel au col ouvert mais fermé par un foulard Hermès. On voyait bouger un peu ses mèches blondasses au volume très calculé. Comprenant que plusieurs personnes le regardait, et se sentant certainement protégé par la présence des CRS, il tendit alors un doigt vers la foule et cria: "Bien fait! Il faut assumer! Vous n'aviez qu'à rester dans VOS quartiers!" (Insistant, vous l'aurez compris, sur le mot "vos".) Et tout excité de sa sortie, il se retourna vers sa compagne de fenêtre et s'esclaffa, d'un rire que je trouvais malgré tout un peu forcé. Dans un film, sans doute, j'aurais ri. Ou je me serais dit que c'était là un scenario par trop caricatural, un peu "facile", pas très fin. Mais là, je n'ai pas ri. J'étais affligé, parce que je venais d'être confronté à la caricature, à la caricature vivante. Allez, passons...


08/09/2010

08/09/10 - 20:35

Il est arrivé.

Je m'apprêtais à prendre ma douche, ce matin, quand le téléphone a sonné. J'ai vaguement regardé l'écran, un peu étonné que l'on m'appelle si tôt, pour voir de qui il s'agissait. Un numéro que je ne connaissais pas. Je relâche alors le téléphone sur la table, le laissant à ses contorsions un peu ridicules à chaque sonnerie-vibration. J'ai pensé à un poisson que l'on venait de pêcher et qui allait finir sa vie sur le pont, agonisant, sursautant.
Et puis m'est venue en tête un idée saugrenue. Et s'il s'agissait des déménageurs du piano? Mais non. Ils m'avaient certes dit qu'ils viendraient en septembre mais que l'on conviendrait du rendez-vous au moins une semaine à l'avance, histoire que je m'organise. J'essaie de chasser cette idée, d'autant que par acquis de conscience, j'ai vérifié si l'on avait laissé un message. Rien. Mais cela m'obsède. Je ne peux m'empêcher de me dire: ils sont là. J'ouvre alors la fenêtre et tout en bas, je vois, même pas surpris de cela, l'immense camion garé et l'énorme nom du transporteur, que je connais, oui, c'est bien lui, barrant la porte arrière.
Je rappelle le numéro.
- Oui, on est là, mais j'ai pas les codes.
Bien...
Décidément, ce piano me fera vivre de drôles de péripéties. Je me lance alors dans le déménagement du salon afin de débarrasser la partie qui doit l'accueillir et je me retrouve à faire dans la précipitation ce à quoi j'ai pensé pendant des mois. Pendant ce temps, une nacelle et son échelle prenaient place en contrebas.
L'un des déménageurs, quant à lui, est monté pour accrocher des barres au garde-fou et il me dit tout à trac: "Oh mais, ça ne passera pas, là..." Alors, une vague d'angoisse m'a pris. J'ai senti que toute mon histoire avec Simone, ma vieille professeure morte maintenant, et ce piano qui m'avait vu m'épuiser vainement sur ses touches dures lorsque j'étais enfant, allait se jouer là, sur les dimensions d'une fenêtre parisienne... Pour un ou deux centimètres, peut-être.
Je me suis reculé dans la pièce, à demi présent, et j'ai regardé les opérations. Le bruit mat de l'échelle. Le moteur de la nacelle couvrant les klaxons montant de la rue. Puis l'ombre massive, remplissant tout, du piano dans sa housse. Les conversations. Non! Plus bas! Encore, encore un peu. Putain, fais gaffe. Voilà. Oui, ça passe, je crois. Ouais, c'est bon. C'est un âne mort, ce truc. Monsieur... Monsieur...
- Hein, oui, quoi?
- Vous pouvez nous étendre les couvertures au sol, s'il vous plait. C'est pour pas abîmer le parquet.
- Ah oui, oui, bien sûr, oui j'arrive, voilà.
Et je ne réalisais même pas que là, chez moi, dans le salon, trônait déjà le superbe piano qui voulait tant dire pour moi de mon enfance, de mes soirées entières chez Simone, à jouer ou pas, à écouter les paroles incompréhensibles de son fils adoptif, Philippe, débile mental de plus de trente ans et qui pleurait et criait quand je ne venais pas, qui m'attendait à la grille de chez mes parents et hurlait de ce cri primal de libération qui me déchire encore le coeur quand il me voyait enfin sortir pour le rejoindre. Simone qui parfois me laissait seul jouer pour s'isoler et "mieux écouter". M'apprenant que l'écoute pouvait être dans l'éloignement. Et ce piano qui était quelqu'un, qui était ce "nous ensemble" et que j'attendais depuis ces années...
Ils le déhoussèrent, comme un animal qu'on sort de sa cage. Ils le glissèrent le long du mur. Je n'osais trop le regarder tant qu'ils étaient là, comme si de la pudeur était en jeu pour moi.
Puis je me suis retrouvé seul dans la grande pièce. Je me suis approché. J'ai fermé les yeux et je l'ai touché du bout de la main. C'était lui. J'ai rouvert les yeux et j'ai soulevé le couvercle. Les lettres d'or enguirlandées marquant le nom d'ERARD se sont alors déployées comme un petit soleil. J'ai posé mes mains sur les touches d'ivoire. La lettre à Elise m'est venue.
J'ai souri et je suis parti pour ma journée de travail.
Merci, Simone.

04/09/2010

04/09/10 - 12:27

Immortalia ne speres. Monet annus et almum quae rapit hora diem.

Sacré Horace, va.

19/07/2010

19/07/10 - 08:57

Puis, le retour.


...
Et quand vous quittez la plage, le corps lourd du soleil accumulé ici pendant toute cette fin de journée, la tête proprement remplie du bruit fou des vagues qui semblent continuer de se mouvoir quelque part sous votre peau, et qui remuent tout ce qui a lieu en vous, le passé, le possible, le rêve et l'inaccompli, vous remontez la dune côtière en écoutant crisser sur le sable vos pieds nus, polis, doux et pâles. Vous chavirez, vous peinez mais vous continuez de monter, la longue mer dans votre dos, qui vous appelle, jusqu'à ce que vous aboutissiez dans la forêt. Vous pénétrez la frontière, dans l'autre sens mais avec, toujours, le même sentiment: cette frontière est physique, elle est palpable, c'est une porte et derrière cette porte, la lumière, les sons, la vibration de l'air, votre être même, tout est différent. Vous passez.

Et de nouveau, en faisant le chemin inverse, vous vous laissez bercer par l'éclat roux des troncs des pins, plus assagis que quelques heures auparavant, une sorte de rayonnement tiède, clignotant, se glissant entre eux et vous. Vous pourriez vous asseoir ici, fermer les yeux, votre voyage continuerait. C'est l'heure du retour.


17/07/2010

17/07/10 - 11:57

De la forêt aux parages.


Il était dix-huit heures. La lumière, un peu rousse, était splendide et d'une sensualité troublante. Je marchais, lentement, dans cette étrange forêt de pins, que je connais bien, presque par coeur, et qui pourtant me donne toujours le sentiment d'être différente, de s'être déplacée, comme si elle avait été pliée, étirée par une gigantesque main. Je me sentais, donc, en même temps étranger et chez moi et cela me donnait ce frisson supplémentaire que j'étais, bien sûr, venu chercher.

Les ajoncs, fanés, s'affalaient sur les fougères sèches. Les troncs des pins, blessés, déchirés, coupants, émergeaient du sable gris comme des cris terrifiants. Mais en haut, leurs cimes se balançaient, douces, tendres, se froissant au mouvement inconnu des molécules du monde. Et les cigales, elles, recouvraient tout, jusqu'au vent.

En avançant vers là où je savais, dans ce fouillis indescriptible, si intime et déroutant, les arbres s'écartaient peu à peu, laissant leur place aux flaques de sable presque blanches, juste parsemées du tapis moêlleux des aiguilles des pins tombées là. Le sol s'élevait un peu, les arbres peinaient, s'enlisaient.Je mettais ma main sur leurs écorces rugueuses, rougeâtres. Cela crissait, cela craquait. J'avais atteint la limite et j'attendais, un peu, avant de la franchir.

En effet, juste là, en faisant seulement un pas de plus, je basculais au-delà de la forêt et j'entrais dans les parages. Et en faisant ce pas, j'entrais aussi dans le fracas de la mer. Plus de cigales, juste les derniers pins, morts, salés, et à partir de là, le sable partout, les dunes, et derrière elles, la plage et ses baïnes se remplissant du débordement des vagues furieuses, plus loin. J'étais arrivé.



04/05/2010

04/05/10 - 19:23

Quand les mots voyagent...

Je suis rentré de ma journée de travail un peu plus rêveur que d'habitude. Je pensais à mon départ pour Barcelone demain matin, je pensais aussi au message de Carole m'annonçant que son ami malien vient enfin d'obtenir son visa pour la France, et je ne regardais guère les gens, le tumulte, la vie autour de moi. J'ai donc un peu automatiquement ouvert ma boîte aux lettres avant de rentrer, ai pris la grande lettre qui s'y trouvait et suis monté sans plus y penser.

C'est un peu plus tard, une fois accoutumé au grand espace du salon inondé de lumière en ce tout début de soirée pourtant nuageuse, que j'ai pris la lettre et me suis rendu compte qu'il s'agissait en fait de mon écriture. Et ce n'était bien sûr pas mon nom qui était simplement barré d'une croix noire mais celui de Carine.

Je ne me rappelais pas lui avoir écrit tout récemment.... J'ai alors ouvert la lettre et j'ai grandement souri en constatant que c'était là ma carte de voeux, envoyée aux premiers jours de l'année 2009, qui m'était mystérieusement retournée, aujourd'hui.

Certes, j'ai appris que des lettres avaient pu parfois mettre cent ans à parcourir le chemin qu'on leur avait destiné, bloquées par l'obstacle infranchissable des entrepôts postaux, mais je suis resté interdit, me demandant ce qui avait bien pu avoir avoir lieu pour que cette lettre oubliée ait soudain été retrouvée et que quelqu'un, quelque part, ait décidé de s'en occuper et de me la retourner... Pourquoi maintenant? Où était-elle, dans ce grand entre-temps? Où s'était-elle glissée, l'espiègle? A-t-elle voyagé vraiment, depuis? Ou s'était-elle posée quelque part, silencieuse, attentive, ironique? Je n'en saurai sans doute jamais rien.

Je relis aujourd'hui mes mots, que j'avais moi aussi oubliés, et je me rends compte que c'est au fond leur retard immense qui leur donne maintenant une autre allure, une autre ampleur. Pas celle d'une banale carte de voeux. Parce que ces mots ont un peu trop voyagé, sans doute, pour ne pas vouloir dire autre chose. Je vais donc m'empresser de te les renvoyer tels quels, Carine, avec leur histoire en sus. Mais j'en profite, et c'est un bien grand plaisir, pour t'adresser ici, devant le monde entier, mes plus doux voeux pour l'année dernière...

25/04/2010

25/04/10 - 18:35

Oiseau rare...

J'étais confortablement installé quelque part au fond du bus et je lisais le numéro du Monde de la veille, je crois. C'était celui où était publiée la photographie retrouvée de Rimbaud, jeune homme flou, un peu triste à regarder ainsi, et à la fine moustache, installé avec d'autres de son époque (barbes et moustaches bien plus fières, longue robe à frou-frou et chignon bien épinglé d'une dame, positions rigides et regards durs et droits de ses compagnons du moment...) sur le rebord d'une terrasse d'Aden. Il s'agissait, me disait-on, de celle de l'hôtel de L'univers.
J'avais lu l'article et regardé longuement la photographie agrandie de Rimbaud - légèrement troublé mais par quoi? - pendant que le bus traversait Paris et puis j'avais continué ma lecture et tourné les grandes pages noircies. Au bout d'un moment, j'ai senti un regard très appuyé sur moi et j'ai un peu tourné la tête: c'était une jeune fille qui me regardait avec attention, penchée sur sa place pour bien voir au-dessus de mon épaule, et qui n'osait apparemment pas me demander une chose qui la taraudait. Le fait que je me retourne sur elle a eu l'air d'être une bénédiction pour elle ; elle a souri (on aurait dit Julie Depardieu, en fait: ce sourire un peu naïf et si franc, démuni) et elle m'a demandé, un peu pour s'excuser de m'avoir regardé si directement, peut-être, de quand datait le numéro du monde que je lisais. Après lui avoir répondu, j'ai repris ma lecture mais j'ai fini par me retourner sur elle, qui me regardait toujours, mais plus vaguement.
- C'est que vous vouliez lire l'article sur la photo retrouvée de Rimbaud?
- Oh oui..., me dit-elle alors, retrouvant, quant à elle, son beau sourire.
Je repris alors la page, la déchirai et la lui tendis.
- Je l'ai lue, gardez-la.
- Oh merci, oh c'est gentil...
Et elle se plongea dans sa lecture, comme si cela répondait chez elle à une envie irrépressible. Nous continuâmes notre voyage parisien ainsi, elle avec son bout de feuille et moi avec mon journal coupé.

Le bus était presque vide et les fenêtres grandes ouvertes. De temps en temps, de grands courants d'air nous parcouraient. La jeune fille s'est levée pour s'apprêter à partir et alors, la page de Rimbaud lui a échappé des mains. La feuille du Monde est aussitôt partie, comme un oiseau qu'on aurait retenu, et, depuis le fond du bus, l'a alors parcouru en son entier.
La jeune fille a juste poussé un "Oh..." comme les autres qu'elle m'avait dits avant. Elle avait l'air désemparée. Je lui ai souri et j'ai dit:
- Ce n'est rien, Rimbaud s'est envolé.
- Oui, mais c'est que je veux le garder... répondit-elle.
Elle se leva et je la vis courir tout le long du couloir, frêle, douce, pour récupérer la feuille du journal. Elle la prit contre elle en la froissant un peu, se retourna vers moi, sourit encore une fois, et descendit du bus par la porte avant. Au revoir, Rimbaud!