13/01/2010Une pensée dans le vent.
Je ne sais pourquoi, j'ai toujours éprouvé beaucoup d'affection pour Haïti, et les gens de ce pays que je ne connais pourtant absolument pas.
Quand j'essaie de comprendre pourquoi, je me revois tout de suite enfant en train de regarder sur un atlas, fasciné, ce bout d'île tout au bout, là-bas, comme deux ailes arrachées d'un papillon. Je pense aussi à la valse et à la conjonction des noms: Hispaniola, Saint-Domingue, Toussaint-Louverture, Haïti, Port-au-Prince, Duvallier, Désiré, Bien-Aimé... Ces mots qui renferment tant de tendresse et de violence, de joie sublime et de terreur, de misère.
Jeune étudiant en géographie, j'ai commencé à m'intéresser à l'idée de partir vivre à l'étranger. Un poste était libre en Haïti et personne ne voulait y aller. Moi, j'en rêvais, mais cela n'a pas pu se faire, je ne sais plus pourquoi. Je suis finalement parti dans un autre pays effrayant pour mes petits camarades, la Guinée-Conakry, et mon "aventure" africaine a commencé ainsi. Alors que je vivais en Guinée dans la zone côtière (c'était en 1995), la situation au Liberia, ce territoire africain créé par d'anciens esclaces affranchis et qui faisait un parallèle émouvant pour moi avec Haïti, avait explosé et les flots de réfugiés se déversaient en Guinée dans des campements gigantesques de tentes bleues. Et finalement, Haïti s'est éloigné de moi, de mes "possibilités", même si j'ai continué, au fil des années, de penser à ce pays...
Je lisais encore récemment le magnifique livre de l'écrivain haïtien, Dany Laferrière, "L'énigme du retour" ; les mots faisaient aussitôt émerger en moi le bruit de la pluie tropicale, la folie de la ville-champignon, les couleurs criardes de la misère, le bruit lent de la mer et des montagnes... Et puis ce matin, j'ai senti comme une sorte de vague d'émotion, qui ne fait qu'enfler depuis, en entendant ce qui s'est passé cette nuit. J'écoutais, abasourdi, la radio, et puis, alors, une voix connue est montée, une voix amie, une voix apaisante. J'ai reconnu celle de mon maître de chant quand je vivais à Bamako, que j'avais perdu de vue et devenu représentant de l'UNICEF en Haïti, interrogé par France Inter. J'avais l'impression qu'il me parlait et tout se mélangeait, Haïti, le Mali, la musique ; ce qui se passait en moi, c'était, au fond, la folie des raccourcis qui inondent parfois nos vies et l'emplissent de l'évidence d'une sorte de voyage qu'on n'a pas fait et qu'il nous reste à faire.
Je pense à ce pays. Je pense à ces gens. Et je voulais le dire ici.
08/01/2010Après une journée de travail.
Je m'engouffre dans le bus, le dernier de la petite troupe qui attendait, glacée, derrière les maigres vitres de l'abri. Les gens sont chargés: des cabas, de gros sacs, des poussettes, une guitare... Moi, j'ai à la main une baguette bien dorée, que je viens d'acheter et dont l'odeur me titille déjà. Une femme devant moi en porte une, également, coupée en deux. Je la regarde: elle approche doucement la baguette de son visage, ferme les yeux et se laisse emporter par la rivière d'odeurs qui la submerge. Son sourire éclot sur elle comme une fleur et elle ne me voit pas sourire de cela.
Au cours des divers arrêts du bus, les gens cherchent à descendre et cela coince un peu. Le jeune homme qui porte dans son dos la guitare dans son étui (elle est gigantesque, peut-être est-ce un violoncelle, au fond...) se retrouve balloté entre les allers et venues. Il hésite, il ne trouve pas sa place. Il tournoie. On dirait une étoile vrillée.
Plus tard, c'est à mon tour de me trouver devant la porte arrière et de gêner la descente des passagers. Je me glisse contre la barre métallique et sent alors une main légère dans mon dos. C'est une jeune femme au sourire incroyablement grand qui cherche à descendre et doit dégager sa poussette, que je bloque. Je me déplace un peu, lui dis pardon ; elle éclate de rire: "Oh! ce n'est rien!" Je ne sais pas trop si elle parle ou si elle chante. Sa voix est aigüe, délicate mais pas vraiment fragile. Elle a cette sorte de folie douce qui m'étonne toujours et me ravit. En descendant du bus, elle fait tomber derrière elle les deux moufles bleues de son enfant. On la rappelle, elle s'arrête, la poussette à cheval entre le bus et le trottoir, elle remonte en éclatant de rire. "Oh! la! la! Merci, merci à tous!" Et quand elle redescend, elle se penche vers l'avant pour faire un signe de remerciement au chauffeur du bus qui l'a attendue. Enthousiaste, heureuse, elle se lance dans un grand geste et du coup, rejette en arrière les deux moufles bleues qui, illico presto, reprennent le chemin du bus et atterrissent aux pieds d'un monsieur. Cette fois, il se penche, les ramasse et les remet à la jeune fille qui repart de son grand rire vivant. Je la regarde s'éloigner, accoutrée d'une jupe léopard et de bas de laine colorés, continuant à faire des moulinets de ses bras. Je l'imagine volontiers en train de raconter, hilare, à son bébé l'aventure qu'ils viennent de vivre. Mais cela ne pas tant l'étonner, il doit être déjà habitué.
Quand je descends enfin, je rentre mon cou dans le col de mon manteau et file le long du trottoir, un peu protégé du froid vif par les façades des immeubles, vers l'appartement. Au bout d'un moment, j'entends un petit cri excité et je vois que juste devant moi une jeune fille qui tient sur son épaule un bébé. Il parle à peine, babille plutôt des mots ressemblant aux émotions qui le parcourent et agite énergiquement son bras libre. Sous sa petite cagoule rose et blanche, apparaissent sa frimousse et son grand sourire. Il me regarde et crie de nouveau et agite encore son bras quand il voit que je le regarde enfin. Je me rends compte qu'il est excité par la baguette que je tiens et qu'il a reconnue. Je lui fais alors mes grands yeux de gentil fou et me mets aussitôt à engloutir le bout de la baguette et à la dévorer. Il est fasciné, étonné, visiblement ravi et se met alors, lui aussi, à rire, à rire... Sa maman n'a rien vu de la scène et se met alors à lui parler à l'oreille, lui demandant ce qui le fait rire et riant elle aussi. Mais elle n'attend pas à proprement parler de réponse et elle n'en a certainement pas besoin. Pas plus que l'enfant n'a besoin de dire. Tout cela, c'était entre nous.
Je pousse la porte de l'appartement. Je rentre. Je suis heureux.
07/01/2010Week end à Rome...
Nous avions décidé de rester à l'intérieur, de ne pas nous rendre sur le Janicule où l'on avait entendu parler d'un feu d'artifice pour minuit, parce que l'orage avait éclaté dans le courant de la soirée. Le vent faisait trembler les vitres. Les arbustes de la terrasse s'agitaient comme des fétus ballotés. Et entre deux verres, entre deux rires, j'étais emmerveillé par l'immensité romaine qui s'étendait, en apparence paisible, partout où mon regard pouvait porter.
A ma gauche, c'était le Tibre boueux, qui engloutissait furieusement, mais sourdement, des quantités de troncs d'arbres et d'ordures. Derrière lui, j'apercevais les contreforts du Capitole et les sommets de l'Aventin, parcouru des ombres vigilantes de ces pins si élégants, si majestueux. Les campaniles de Santa Maria in Cosmedin et de San Giorgio in Velabro se détachaient de la masse violette des rocs, et les adoucissaient. Il se mêlait à cela, à la fureur de l'orage, une sorte de mélancolie méditerranéenne qui me ravissait. Au centre et jusqu'à ma droite, commençait le beau quartier du Trastevere. Du sixième étage, l'on dominait presque tout, et c'était un amoncellement de toits et de terrasses, de persiennes fermées, de clochers, de frontons, de morceaux de rues tortueuses et noires, mouillées, avec, parfois, l'éclat fugitif du passage d'un groupe ou d'une voiture. Et tout au bout, comme une frontière, je voyais le long profil du Janicule et, après lui, la colline du Vatican où, posé, ruisselait le dôme éclairé de Saint-Pierre.
Peu avant minuit, l'orage a cessé. Nous sommes alors sortis sur la longue terrasse, pour mieux regarder. Et quand il a été à peu près minuit (mais comment savoir? on entendait bruire des balcons en-dessous, d'autres fenêtres un peu plus loin, d'autres lieux de fête, différents comptes-à-rebours, tous décalés, tous ponctués de cris et d'embrassades, ce qui faisait qu'on a dû s'embrasser au moins trois fois pour se souhaiter la bonne année, la belle année, ce qui nous a fait rire aussi...), l'horizon des toits de Rome s'est illuminé d'une myriade de feux d'artifice. Partout, de chaque place, d'un nombre considérable de terrasses, cela explosait. C'était une véritable surenchère, toute italienne. Et cela a duré presque une heure comme cela. Quand l'un s'éteignait, un autre commençait, à côté. Nous n'en revenions pas. De cette magie. Nous étions comme des enfants, mais une coupe de champagne à la main... Et tout Rome était là.
30/12/2009Allez hop! A Rome!Je vous raconterai.
En attendant, je vous souhaite de bien belles fêtes de fin d'année! 18/12/2009Interlude gourmand.Faites revenir vivement dans une cocotte vos blancs de poireaux que vous avez préalablement émincés, mais surtout sans les faire brunir. Après qu’ils ont ainsi étuvé environ cinq minutes, versez dans la préparation votre riz à risotto (de l’Arborio, bien sûr) et faites rissoler le tout à feu très vif jusqu’à ce que le riz devienne translucide. Quand c’est le cas, noyez-le (généreusement !) d’un délicieux Sancerre et attendez que le riz ait tout absorbé. Baissez alors votre feu et commencez de mouiller le riz et les poireaux du bouillon salé que vous aviez préparé (car vous êtes bien évidemment très organisé) et que vous aviez réservé. Pour ma part, je vous recommande de l’agrémenter de thym, de laurier, voire d’un peu de tilleul (c’est très subtil et cela surprend toujours agréablement vos invités). Il ne vous reste plus qu’à surveiller votre mixture tout en rêvassant devant la fenêtrequi ouvre sur la cour enneigée, mais surtout n'omettez pas de tourner énergiquement la préparation, pour éviter qu’elle n’accroche au fond de la cocotte et pensez à rajouter régulièrement du bouillon de façon à ce que le riz soit toujours à l'endroit de cette si fragile frontière entre l’état liquide et l’état solide… Enfin, quand votre risotto vous semble avoir atteint la quasi perfection, retirez-le du feu, ajoutez-lui quelques cuillères de crème fraîche, du parmesan (du vrai !) râpé, du persil frais et de la coriandre en poudre (si bien sûr - mais personne n’en doute - vous avez pensé, quelques mois auparavant, à en faire sécher quelques bouquets et que vous avez eu le courage de les piler). Disposez alors votre risotto de façon agréable (laissez-donc parler votre imagination) et servez-le (en compagnie, par exemple, des délicats morceaux de saumon qui n'attendaient que vous, que vous avez cuit au four et agrémenté de pommes fruits, de jus de citron et de basilic) avec le Sancerre qui vous a servi pour la préparation. Evidemment, vous aviez prévu plusieurs bouteilles… Et hop. 11/12/2009Errance israëlienne. 1 -
Il y a quelque chose de violent dans les voyages en avion.
Vous changez d'espace en si peu de temps. Vous avez à peine éteint l'ordinateur de votre bureau, vous avez traîné vos sacs dans les couloirs immenses du métro, vous avez regardé les murs tristes, mouillés, les rails se croisant et se frôlant à l'infini, les grilles et les barres d'immeubles tout le long du trajet en RER jusqu'à l'aéroport, vous avez répondu, un peu las, aux milles questions que les agents de sécurité vous ont ânonnées une heure durant, vous avez souri aux douaniers et vous avez beau rentrer dans l'avion, qui se trouve au bout de ce drôle de tunnel aérien, vous ne vous rendez pas vraiment compte que vous quittez un Paris gris et froid, aperçu encore une fois.
Et puis une fois installé dans votre fauteuil, ceinturé, vous tentez bien de vous préparer à ce qui va vous arriver, mais c'est difficile car vous vous trouvez en fait dans une sorte d'entre deux. Où êtes-vous, au fond? Les voyageurs aux grands chapeaux noirs et papillotes semblent bien vous donner un indice de l'endroit où vous allez, mais cela ne suffit pas. L'avion décolle et vous vous dites: comment cela tient-il, tout cela? Puis ce sont les nuages, ces sortes de masses incohérentes et que vous semblez continuer de regarder de votre regard de terrien alors que vous n'êtes plus vraiment un terrien. Vous apercevez soudain, dans une trouée, les montagnes autrichiennes, enneigées. C'est joli, mais est-ce là où vous vous trouvez? Non, elles sont déjà loin. Et votre corps se souvient du froid de Paris où vous étiez encore deux heures avant.
Et lorsque l'avion atterrit, que vous entendez les applaudissements et qu'il vous semble entendre soudain cette langue que vous ne connaissez pas, comme si les gens ne l'avaient pas parlée avant, vous vous demandez si vous sortez d'un long sommeil alors que tout vous dit que non, vous vous rappelez, vous avez mangé, vous vous êtes levé, vous avez lu. Et pourtant. Vous êtes, soudain, ailleurs.
Alors, tout vous paraît, dans le déroulement des choses, étrange. Vous êtes ici, dans cet autre qu'il va falloir découvrir, arpenter, goûter, mais quelque chose de vous n'y est pas encore, vous le savez bien. Quelque chose de vous est encore en voyage. La tête, peut-être. Parce que le coeur, lui, est bien là, il bat très fort quand, après avoir affronté le regard mauvais de la douanière qui vous pose encore les mêmes questions et qu'il faut encore se justifier, vous apercevez au bout du long couloir la silhouette amie de Denis qui vous attend, qui vous embrasse, qui vous parle et qui vous emporte.
Vous vous retrouvez à regarder par la vitre du taxi les premières images de cette ville étrangère, à tenter de percer une sorte de secret, de mystère, avec en vous un mélange de grande joie et de grande fatigue, et la certitude que ce moment est peut-être aussi l'un des plus beaux qui vous sera donné : découvrir une ville, un lieu, toucher l'inconnu, ce qui n'est pas soi et se dire que cela va être, bientôt, pour soi. Quoi de plus beau?
Alors, quand vous débarquez du taxi, les rues gorgées de vie de Tel Aviv vous semblent d'une telle douceur... Vous regardez les longues lianes des ficus qui se frottent les uns aux autres. Carine est déjà là, aussi. Vous vous sentez bien, et comme chaque fois que vous vous sentez bien, vous n'avez envie que de sourire et pleurer. Alors, vous dites que vous êtes un peu fatigué. Et plus tard, encore, la mer, l'autre côté de la mer... Mais toujours, persiste ce sentiment inexpliquable que quelque chose de vous a encore besoin d'un peu de temps pour parvenir ici.
Et ce ne sera qu'au coeur de la nuit, une fois couché, n'arrivant pas à dormir et scrutant le jeu des lumières pâles derrière les jalousies, que j'aurai enfin ce sentiment sublime d'être doucement rejoint par cette autre partie de moi, à laquelle j'étais resté attaché par un invisible fil distendu, et que je pourrai me dire, heureux : allons, commençons ce voyage...
04/12/2009Clin d'oeil.
Me voici de retour d'Israël, de ce court voyage de dix petits jours dans ce si petit pays mais où il me semble avoir pourtant traversé le temps, l'espace et les hommes.
Alors, avant de tenter d'en raconter ici, par quelques bribes, les impressions, je mets sur ce journal le souvenir d'une belle journée vagabonde cet été à Paris. En effet, c'est peut-être ça, la magie d'un regard appuyé: même en errant juste à côté de notre quotidien, il nous permet de voir au plus loin.
25/11/2009Quelque part...
Ce matin, le ciel était blanc et les immeubles de la ville émergeaient d'une sorte de brouillard marin. J'ai encore arpenté la ville en tous sens, étonné partout, le nez en l'air, les sens en éveil. Et puis le soleil est revenu et je me suis alors dirigé vers la longue plage. A gauche, le rocher de Yaffo semblait un vaste bateau échoué. A droite, c'était le capharnaüm des gratte-ciel hérissés de balcons suspendus et qui ressemblaient à des phares tout aussi étranges. Je pensais surtout à la présence bien douce, quelque part dans cette ville, de D. et de C. Je me suis assis sur le sable, j'ai marché dans l'eau et j'ai dû sourire, tout seul, jusqu'au coucher du soleil...
Kolokani vous envoie ses douces pensées depuis Tel Aviv.
06/11/2009Petit détour.
J'avais décidé de rejoindre mes anciens collègues de Beauvais pour le déjeuner. J'avais organisé cela un peu au dernier moment, avec Angélique, la secrétaire de la mission, afin de faire la surprise de ma venue à Tristan, dont c'était l'anniversaire.
J'aime bien cette idée de pouvoir faire quelques sauts de puce, presque au débotté, dans la ville où j'ai vécu cinq ans et où des amis si chers vivent encore aujourd'hui. Ainsi, vers midi, j'ai quitté Bobigny et ses hautes tours grises qui ne paraissent irriguées que par le coeur immobile, muscle triste et froid, que semble être le gigantesque centre commercial posé sur sa dalle, béant, comme éviscéré et exposé au regard de tous. Je me suis enfoui dans le métro, ai pris la voiture à Pantin, jetant un oeil complice au canal en passant, me suis retrouvé glissant le long des nationales, du périphérique, des autoroutes enchevêtrées, magie de la vitesse et du vacarme extérieur mêlés au calme, à la musique, à la sorte d'apesanteur que constitue l'habitacle de la voiture. Et bientôt, j'étais en Picardie.
Il faisait beau. Quelque chose de cette lumière étonnante des matins clairs d'hiver inondait les champs nus, les tas étranges de betteraves disposés le long des chemins, les orées roussissantes des bois. Arrivé sur le rebord de la boutonnière du Pays de Bray, là où l'autoroute plonge dans le monotone plateau picard, seulement dominé par la bosse arborée du mont César, le magnifique paysage de la vallée sinueuse du Thérain s'est présenté à moi. Tout au fond, de grandes taches de lumière se pavanaient et je me demandais si elles étaient les émanations de la terre ou les ombres positives du ciel.
Puis, ce fut Beauvais. Quelque chose de l'ordre de la joie est monté en moi. Et même la zone commerciale à l'entrée de la ville, si fade et glauque dans ma mémoire, m'apparut presque belle. Les voitures aux ronds-points faisaient leur ballet. Le bâtiment de la maladrerie, surgissant des derniers champs, marquant leur fin et la place de la ville commençante, semblait une grande façade rose, un mur de décor qu'on aurait mis là pour faire mieux qu'une banale pancarte annonçant tristement Beauvais. La ville, elle, n'apparaissait qu'à peine, du fond de sa cuvette. Seuls dépassaient les hautes tour d'Argentine, blanches, éclatantes, et le grand château d'eau de béton gris, vigies bienveillantes. Et au détour d'une rue pénétrant dans le centre de la ville, j'ai alors vu, pendant quelques secondes, la silhouette effarouchée de la cathédrale, belle et tragique comme un joyau âbimé.
C'était Beauvais. J'entrais dans cette ville grise, froide, marquée par l'histoire, aux habitants qui m'avaient si souvent semblé endormis. Et j'étais heureux. J'allais voir des gens que j'aime. Je me sentais bien.
Car c'est beau une ville où il y a des gens qu'on aime.
03/11/2009Pourquoi? Mais pourquoi???Parfois, rentrant du travail un peu étourdi, alors que la nuit est si tôt tombée et semble multiplier les distances et que de surcroit le ciel humide nous menace, l'air vif piquant un peu à travers les manteaux, j'avoue que la flemme me prend de faire la centaine de mètres supplémentaires qui me sépare de la boulangerie que j'aime bien et je m'arrête alors dans celle qui se trouve juste en bas, à l'angle de la rue. Ce n'est pas que son pain soit mauvais (il est même bon) mais il a sans doute un petit quelque chose en moins. Tant pis, j'entre.
Elles sont toujours là, comme d'habitude, affairées derrière le comptoir: la patronne qui radote et marmonne toujours quelque chose de son ton nasillard et la vendeuse au regard louche (je ne sais jamais si elle me regarde quand je lui donne sa monnaie ou si elle jette son oeil torve sur l'éclair au café qui traîne encore dans la vitrine...), me donnant toujours l'impression de deux vieilles à moitié folles, personnages de décor revenus d'un vieux film se passant quelque part en province. En fait, elles sont un peu comme leurs pâtisseries. On dirait qu'elles n'ont jamais bougé.
Mon tour approche et la patronne n'a pas même répondu à l'au revoir du client devant moi qu'elle jette déjà son dévolu sur moi et me crie, tellement satisfaite de me montrer qu'elle me reconnait et qu'elle est donc une bonne commerçante, de sa voix tordue et haut perchée:
- Alors? ça sera une ou deux cette fois, hein?
Je reste un peu interloqué mais elle continue:
- Une ou deux "traditions"? C'est bien ça, hein? Je le sais bien, ce que vous aimez, hein?!
Et là, je comprends: il m'est arrivé une fois, en effet, de lui prendre deux baguettes "traditions" et elle souhaite me montrer qu'elle s'en rappelle. Il est évident qu'on ne change pas ses habitudes, hein? Donc, je vais bien prendre une ou deux traditions, hein? Et rien d'autre, hein? Je ne sais trop pourquoi mais je suis pris alors d'une sorte de double bouffée de haine vis-à-vis d'elle dont la voix m'horripile (je lui répondrais bien: Ta gueule, tiens) et d'angoisse face à cette évidence de l'habitude. Mais je me reprends et je lui réponds, un rien ironique mais avec mon plus grand sourire, un peu pour lui faire plaisir parce que ça ne me coûte rien au fond:
- Oh ben cette fois, écoutez, je vais vous en prendre deux, soyons fou...
Et tout à trac, la voilà qui hurle à la vendeuse bigleuse pourtant juste à côté d'elle et qui a tout suivi de notre pauvre conversation:
- Et ce sera deux "traditions" pour monsieur!!!
Et elle me rajoute, sur le ton de la confidence satisfaite, dans un sourire de vieille mégère:
- Je le savais bien, hein.
Mon dieu...
26/10/2009L'Italie - III - Dans la chaleur.Je m’étais appuyé contre le muret qui délimite un triste carré d’herbe devant l’entrée de l’immeuble où se trouve mon bureau. Je m’y étais appuyé pour fumer ma cigarette la tête face au soleil, dans la lumière blanche qui remplissait l’air de cette journée d’automne. Et alors que le froid m’avait saisi au moment de sortir, je commençais déjà d’être envahi par la douceur du soleil sur moi, comme si des pellicules de lumière me recouvraient peu à peu et que quelque chose d’elles me pénétrait, irradiait, ou que mon sang se mettait à diffuser.
Et d’évidence, sans aucune surprise en moi, je me suis alors mis à penser à l’Italie. Ou plutôt, je me suis retrouvé plongé dans l’évidence de la chaleur de l’Italie, cet été, et de nos rendez-vous quotidiens avec ce soleil fort, toujours, et partout présent. Puis, les choses se sont précisées, un peu. J’ai commencé de voir la vie autour de ce sentiment de soleil inondant, ainsi que ma place là-dedans. Les images sont venues, d’elles-mêmes.
C’était la place d’un petit village italien. Il y avait, bien sûr, une fontaine. Je revoyais aussi le dallage serré de la place et les ombres vives, taillées par la lumière aveuglante de l’après-midi, coupées parfois par le passage d’un petit groupe de personnes somnolentes. A. et moi étions assis sur de larges marches polies menant à des arcades plus fraîches, un peu hébétés et pris dans le bourdonnement du jour. Le bruit de l’eau coulant dans le bassin de pierre nous berçait. Et derrière nous, des gens attablés dans un café riaient bruyamment, parlaient avec éclat ; je me laissais ainsi, dans ma torpeur, envahir par la musique vive, pointue, chantante de la langue italienne. J’étais proprement ravi, emporté.
Puis j’ai levé les yeux et alors j’ai revu la grande masse sombre de la citadelle plantée au milieu de la place. Sur ses bords, les maisons du village s’alignaient, serrées en rond. Toutes regardaient les fossés en cercle, les hauts murs de briques, sévères, enfermant le palais que nous avions découvert en arrivant. Un lourd portail béant laissait entrevoir une autre cour d’où l’on pouvait admirer les splendides escaliers ouverts, la loggia aux fines arches torsadées et ses plafonds si délicatement peints. C’était Rocca San Vitale, quelque part entre Parme et Crémone. Et le soleil, tout en rendant la scène parfaitement ciselée, en faisait vibrer, presque grésiller les différents éléments. Appuyé contre le muret du jardin en bas de l’immeuble, je plissais les yeux pour mieux voir.
Et c’est notre déambulation dans les rues désertées, silencieuses, de Parme à midi, le même jour, qui m’est revenue. La ville, déjà étourdie, abasourdie par la chaleur, était presque vide. Je me demandais où étaient les gens, sans doute derrière les persiennes fermées. La grande place du Duomo et du baptistère nous était apparue délaissée, rendue trop grande par cette absence de vie. Elle n’était striée qu’épisodiquement par le passage de deux ou trois religieuses, par celui d’un vélo ou bien encore d’un chien alangui. Le magnifique porche rose de la cathédrale n’était rose que pour lui et c’était bien ainsi. Le baptistère, lui, se dressait comme une vigie oubliée. Il continuait d’assurer sa garde, mais pour quoi ?, enfermant les joyaux de ses fresques envoûtantes à l’intérieur de ses murs de vertige, et que nous ignorions alors.
Nous étions entrés dans la ville par le gigantesque parc ducal où les vieux prenaient l’air, assis sur les bancs dans l’ombre, dans le silence. Le pont permettant de pénétrer dans la cour de l'étrange Palazzo della Pilotta et de rejoindre la façade du théâtre Farnèse enjambait une rivière asséchée, envahie par les herbes folles et les cailloux ronds et qui donnait une drôle d’allure à cette ville. Mais une fois à l’intérieur du lacis urbain, ce qui me marquait, c’était l’élégance des rues et le raffinement discret des bâtiments, pourtant d’abord austère, comme si tout ici était fait pour accueillir le soleil et en renvoyer la multitude des aspects. Il y avait pour moi quelque chose de religieux dans cette ville, au sens du recueillement et du rite, qui conduisait presque à se taire et à se contenter de regarder, en acceptant ce mélange de douceur et de fièvre sur soi, sans forcément la comprendre. Et le soleil ardent, dur, exalté, y participait, non seulement en recouvrant tout mais en en devenant la source claire et mystérieuse.
Ma cigarette terminée, inondé de mes rêves italiens, j'ai alors réouvert les yeux sur le soleil frais de la Seine-Saint-Denis. Quelque chose en lui, au cœur de ses rayons jusque sur ma peau, avait bel et bien changé. Et - d'évidence, oui - je souriais à ce voyage que je savais pouvoir recommencer quand je le voudrais. 12/10/2009L'Italie - II - "Ne pas aller à Venise?"
L’autre jour, nous déambulions dans les salles d’exposition temporaire du Louvre, sous cette lumière douce glissant entre les lourds tableaux le long des murs gris-mauve, fascinés par la confrontation, mi-brutale mi-émouvante, de ces toiles vénitiennes de la seconde moitié du XVIème siècle, Titien, Tintoret, Véronèse, les Bassano, des portraits, des allégories, tous plus beaux et renversants que les autres, des objets de concours, des rivalités cachant des inspirations réciproques, et l’invention progressive d’un style et d’une façon de voir, lorsque j’ai eu littéralement le souffle coupé à la vue du gigantesque tableau de Tintoret représentant le thème de Suzanne au bain, nue, observée par deux vieillards lubriques, cachés derrière un étrange rideau de feuilles et de fleurs mais surtout cachés du propre regard de Suzanne, obnubilée qu’elle est par le reflet de son corps entier dans un miroir appuyé contre ce même paravent sensé la protéger du monde et de ses espions. J’avais pourtant vu, déjà, des reproductions de ce tableau mais je n’en avais jamais imaginé la taille, et surtout, jamais je n’aurais pensé que le corps de Suzanne pouvait irradier à ce point de tant de force et de lumière, véritable centre d’aspiration de tout le reste, masse blanchâtre de chair épaisse, tirant vers un rose parfois presque orangé, posée en contrepoint d’un paysage décoratif à demi rêvé fourmillant de détails saugrenus, de fleurs et de lianes sombres, un corps pyramidal rendu immense par la force de sa couleur et comme surgissant de l’eau ou glissant en elle, un corps à part, un corps intouchable et pourtant irrémédiablement là…
Je m’approchais du tableau, je passais du vieillard couché à la gauche du rideau de feuilles, vautré devrais-je dire, tendu au possible pour apercevoir Suzanne s’admirant, à Suzanne elle-même se perdant dans une sorte de mélancolie intérieure, comme si elle se laissait remplir de sa propre beauté et s’en trouvait inondée, baignée d’une autre façon, pour finir vers la masse plus floue du second vieillard à l’arrière, dernière pointe du triangle de l’ensemble de ces regards qui ne se rencontrent pas mais ont tous le même objet, et j’eus alors la certitude que j’étais là devant l’un des plus beaux tableaux de Venise. Que je me fasse bien comprendre : le sujet caché du tableau était bel et bien la ville de Venise, ville des regards et des reflets, ville des certitudes et des faux-semblants, des miroirs disposés, des passages se croyant secrets et des fenêtres donnant sur tout, un portrait, donc, de cette ville comme un corps exposé aux regards de tous et qui se contemple, lascive, perdue, dans un miroir dont on n’aperçoit pas l’image rendue mais dont on devine, fasciné, la puissance du reflet. Me sont revenues, alors, dans cette salle du Louvre, au milieu de ces tableaux ne figurant presque jamais les paysages urbains de Venise, les images de notre séjour impromptu là-bas, séjour de quelques heures seulement, mais qui est resté, en moi, comme une bulle magique au milieu de nos vacances italiennes.
Nous ne devions en effet pas aller à Venise. Nous nous étions dit que nous irions une autre fois, que nous préférions passer plus de temps dans les autres villes souvent délaissées des masses de touristes et c’était même presque délicieux de se dire que nous frôlions Venise comme lorsque sur le chemin du retour en France j’ai seulement effleuré Florence, pour le plaisir de m’en approcher de nouveau mais préférant m’arrêter ailleurs, dans de modestes villages de Toscane. Nous avions laissé ce matin-là la voiture quelque part dans Padoue et nous étions allés admirer les fresques peintes par Giotto dans l’ancienne chapelle des Scrovegni. Nous en étions ressortis bouches bées, fascinés par ces scènes de l’enfer et du paradis couvrant les moindres murs de la chapelle, du haut en bas, et surtout par les visages de ces hommes et de ces femmes submergés par la peur, l’inquiétude, les cris et la douleur ou bien au contraire baignés d’une sorte de bonheur inatteignable et de joie transfigurée, la grâce et l’effroi partout autour de nous et dans le même temps, le mouvement humain lui-même, en quelque sorte. Certaines scènes m’avaient particulièrement frappé, notamment celle du baiser de Judas où l’aspect statique des lances et des flambeaux tendus au-dessus de la foule faisaient comme un raccourci de l’histoire avec l’une des scènes de la bataille de San Romano rendue par Ucello cent cinquante ans plus tard. Mais surtout, c’était le sentiment d’inondation face au bleu si profond des voûtes et du fond des fresques, faisant de ce lieu sombre et froid une châsse de lumière, qui m’avait le plus étourdi. C’est cela, nous étions étourdis en sortant de la chapelle, ne sachant trop que faire.
La chapelle des Scrovegni est située dans les quartiers nord de Padoue, à l’emplacement des anciennes arènes de la ville romaine, dont un mur concave s’accroche encore aux bâtiments annexes de la chapelle. Nous n’avions pas très envie de rejoindre la ville que nous avions pourtant seulement traversée, en hâte, deux heures plus tôt. Et c’est venu comme ça. Aussi soudain qu’une envie un peu farfelue qui prend sa place dans notre tête, sans que nous nous en rendions compte, jusqu’à devenir évidente. Nous étions à côté de la gare. Venise était à cinquante kilomètres à peine. Et si nous allions voir s’il y a des trains pour Venise…
Nous avons traversé alors le quartier de la gare, laid comme la plupart des quartiers de gare aujourd’hui. Un grand tableau figurait les « partenze » et les « arrivi ». Les noms des villes italiennes faisaient une constellation tournoyante et celui de Venezia se répétait régulièrement, comme une douce litanie. Un train partait pour Venise dans dix minutes. Nous nous sommes regardés, nous avons souri, nos yeux brillaient et dix minutes plus tard, notre train filait pour Venise. Je crois n’avoir à peine eu le temps de consulter un peu notre guide, envahi par ce sentiment sourd et puissant de découvrir cette ville alors que je m’y attendais si peu et qui me faisait tourner la tête. Je regardais dehors mais rien dans les paysages que l’on traversait n’annonçait vraiment la ville sérénissime : une campagne un peu fade, des banlieues ordinaires, des voies de garage… mais après Mestre, j’ai bien vu que nous roulions sur une digue, certes immense et portant également une autoroute chargée, mais qui nous conduisait au milieu de l’eau, dans la lagune dont nous avions admiré les lumières la veille au soir, depuis la plage où se trouvait notre camping.
Et puis le train s’est arrêté sans que je voie rien de la ville, aucune bâtisse annonciatrice, aucun canal, aucune embarcation, rien.
Nous sommes descendus du train et avons longé la voie avec la foule des voyageurs affairés. Et alors, c’est seulement une fois arrivés dans le hall que nous avons été happés par la lumière de Venise qui débordait du grand portail de la gare devant nous et nous laissait voir, dans une sorte de halo épais et blanchâtre, tirant vers un rose parfois presque orangé (voyez-vous ce que je veux dire ?), le pont Scalzi qui miroitait sous les reflets du Grand Canal et les apparitions pointillistes et vibrionnantes de la foule sur lui. Je n’ai alors pu m’empêcher de courir, j’étais envahi d’une sorte de joie purement enfantine, comme si on m’avait fait un cadeau incroyable à une date qui n’en commandait pas, comme si je me retrouvais au cœur de ce dont j’avais rêvé après un long voyage cahotant les yeux bandés ; je voulais goûter les secondes qui s’accumulaient déjà, c’était presque trop. J’ai couru pour me placer en haut du pont, au somment de son arche, je disais : « C’est Venise ! C’est Venise ! » Je sautais sur place, je voulais tout voir, je pouvais palper jusqu’à ma propre excitation. Puis, peu à peu, j’ai senti au contraire que je me laissais conquérir par l’atmosphère si particulière de cette ville qui, malgré sa foule et ses images d’Epinal, conduit partout à la rêverie, surprend et emporte, et par le paysage autour, les poteaux striés de bleu émergeant de l’eau comme des bâtons de sucre d’orge, les façades décrépies des palais à touche-touche semblant se tenir les uns aux autres, ville flottante ou en train de sombrer toujours... Sans doute comme beaucoup de monde, dès les premières minutes de notre arrivée à Venise, nous avons cédé à une première photographie de nous deux, prise à bout de bras, à l’aveugle, depuis ce pont, et maintenant que je la regarde, je nous vois bien dans cette lumière immense et perlée où l’on se demande si les palais sont aussi des bateaux et leurs façades d’ocre et de marbre des poupes endormies au bord d’un quai. Nous sommes à Venise, oui, mais il y a autre chose. Et c’est peut-être cela qui m’a le plus bouleversé : ce sentiment d’être dans un lieu si connu, si arpenté, aux images à tel point ressassées que l’on se dit d’évidence qu’il n’est pas nécessaire de l’avoir parcouru pour le connaître par cœur, et pourtant non, d’être ici et de tout découvrir, de tout voir « pour la première fois » et de se dire : « Je ne connaissais pas, c’était là mais je ne le savais pas… »
Nous avons ainsi parcouru la ville, toujours à pied, de ruelle en ruelle, au hasard, avançant vers des placettes désertes, revenant en arrière et cherchant un pont ici et là pour traverser un canal, jamais en gondole ou en vaporetto, je ne sais trop pourquoi, peut-être encore une envie d’échapper aux stéréotypes de la ville, mais tout en se disant toujours que la prochaine fois nous le ferions. Car si l’on a bien en tête la phrase « voir Venise et mourir » quand on découvre enfin ses palais et ses reflets, c’est une autre évidence qui s’est imposée à nous ce jour-là, celle qu’il faut « revoir Venise » et que je tiens en moi, depuis.
Nous ne sommes entrés dans aucune église, aucun musée, aucune scuola. Nous avons tout frôlé, tout caressé. San Giorgio Maggiore au loin tel un miracle tenu tout près de nous. La Ca’ d’Oro émergeant d’une perspective depuis un pont oublié. D’autres palais dont il m’est impossible de me souvenir des noms et qui sont comme des rêves enfouis se mêlant entre eux. Du linge pendant aux fenêtres sales, au bout d’une calle déserte, comme un envers de décor. Une vieille gondole amarrée au bout d’une petite rue en impasse et indiquée par une plaque comme étant un rio, laissant ainsi deviner un canal comblé en-dessous de nos pas. La place San Marco donnant jusqu’au vertige le sentiment que la ville glisse et se noie. La lumière du soir qui recouvre Venise d’un voile autrement diapré, continuant de la révéler, et d’où transpercent, aigus et lointains, les pas, les cris et les rires de la foule, le clapotis de l’eau contre les pontons, ou bien encore les sirènes blêmes des grands bateaux qui en font le tour et semblent l’appeler.
A Venise, la nuit pleine est alors apparue. Nous avons pris le chemin de la gare, un autre chemin, tortueux, tout de détours et d’inconnu pour en fin de compte retrouver l’autre côté du pont Scalzi. Nous sommes donc partis. Et une fois dans le train qui roulait et nous ramenait à Padoue, regardant derrière la vitre le noir du dehors, je me savais porté par un rêve supplémentaire, quelque chose qui m’avait été donné et que je n’attendais pas, et que je voulais, oui, que je voulais retrouver.
20/08/2009L'Italie -I-Je voudrais commencer par le retour.
Je t'avais laissé la veille au soir dans le port d'Ancône. Je me rappelais encore de l'ambiance de cette ville, sa rue en pente douce vers la rade, l'odeur de la mer, le sel dispersé dans l'air, tout au bout ton bateau gigantesque, dressé, qui attendait, baleine de fer, d'engloutir des dizaines de voitures surchargées en partance pour la Turquie et toi quelque part sur le pont. Je n'avais pas vu passer ces journées et ces nuits avec toi, en errance dans ce si beau pays; et pendant que je déambulais lentement le long du port, les images de Venise, de nous dans Venise, les rues de Parme et de Mantoue, la campagne inondée du delta, les montagnes au-dessus de Côme, la vie trépidante de Milan, ses recoins secrets, le soleil partout, les fresques enfouies à Ferrare et Bologne, ton sourire toujours auprès de moi, tout cela remontait en moi et éclatait comme des bulles à la surface du réel, le remplissant de leurs doux souvenirs.
Je rentrais seul mais j'étais aussi heureux de cela. Pendant que je te savais cinglant les mers, je parcourais les montagnes des Appenins. Je m'arrêtais partout, je prenais des détours, j'inventais mon chemin. Je faisais une halte dans un village inconnu, semblant assomé par la chaleur du jour, et je me retrouvais attablé sous une tonnelle en train de déguster des pâtes aux truffes et un verre de vin frais, pétillant. La Toscane approchait, je voulais la caresser encore, pas la visiter, juste la frôler. Je suis ainsi passé au-dessus de Florence, par Fiesole et j'ai souri au détour d'une de ces routes vertigineuses qui la dominent, de seulement apercevoir la ville étendue en-dessous, comme un chat immense. Les toits roses, le duomo, le cours sineux de l'Arno. J'ai continué mon chemin vers Prato qui paraissait désertée, et d'autant plus belle, vers Pistoia qui se réveillait à peine, vers Lucca au moment où le soir s'est mis à donner à la ville, aux pierres de la ville, ce reflet magique dans lequel je me suis laissé complètement aller. Je regardais les gens, je trainais dans les rues, c'était la Toscane et je pensais à toi.
J'ai alors décidé de rouler toute la nuit. Je n'avais rien réservé pour dormir, exprès, pour me donner plus sûrement cette occasion de glisser doucement dans la nuit italienne... La côte ligure et ses lumières, Gênes la serpentine, des montagnes encore, noires et sourdes, quelques clochers, puis la plaine immense, et le Pô, langoureux, mauve et tendre. Epuisé, j'ai fini par dormir un peu, dans la voiture garée quelque part au bout du parking d'un village. Comment s'appelait-il? Je n'en sais rien et c'est aussi bien. Car ce qui a compté vraiment, et qui compte toujours plus fortement aujourd'hui, c'est que j'ai repris le chemin du retour avant six heures et que je me suis retrouvé, alors, à rouler face au soleil énorme et rougeâtre qui se levait tout au bout des rizières. C'était magique, j'étais un bateau à mon tour, les rizières déployaient peu à peu leurs à-plats verts et jaunes tandis que le jour naissait. Je vivais.
L'Italie s'est ainsi peu à peu dissoute. J'ai encore erré dans Vercelli, de café en café, en ce lundi matin d'août qui laissait la ville ahurie et silencieuse. Le premier orage du séjour s'y est soudain levé. La pluie s'est abattue, rageuse, comme s'il fallait accepter que tout s'efface. Pour cette fois. Cela rendait pourtant cette ville et ses palais abandonnés encore plus étranges, plus désirables.
Le soleil n'est revenu qu'à l'entrée de la plaine d'Aoste. Les paysages étaient de nouveau souriants. Je me suis arrêté prendre mon dernier café serré. Le goût de noisette grillée m'a empli et fait tituber encore une fois. J'ai alors repris la voiture, les lacets de la route se sont multipliés jusqu'à ce que le massif du Mont-Blanc, dans un dernier mirage, m'éblouisse et me rassure, tel un phare, et que je bascule de l'autre côté. 09/08/2009Annonce officielle.Bientôt, Kolokani va essayer de vous parler, ici, sur ces pages, de son voyage en Italie. Oh oui! 04/07/2009Propriété privée.Dans ma rue, il y a une boulangerie que j'aime bien. Le pain est bon, bien sûr, mais chaque fois que je vais l'acheter, j'aime surtout l'ambiance de la boutique, les clients se connaissent un peu, la vendeuse discute avec eux, le boulanger fait quelques blagues ou ronchonne en sortant ses baguettes, les vieilles dames parlent de leur vie, d'autres ont laissé leur caniche à garder dehors par le gros monsieur qui mendie vaguement toujours installé sur le banc en face de la vitrine et viennent s'asseoir un peu avec lui après avoir acheté leur pain et leurs croissants et parlent de nouveau de leur vie avec lui. Souvent, il lit assis tranquillement sur le banc, un bob renversé posé à l'autre bout, avec quelques pièces dedans, il lit des livres que les clients de la boulangerie lui ont laissé. Le dimanche, il garde les poussettes et fait des risettes aux bébés en se penchant maladroitement sur eux, gêné par son ventre gigantesque qui le fait ressembler à un personnage de bande dessinée. Des fois, quand je passe à la boulangerie à des heures inhabituelles, quand il y a peu de clients, je le surprend dans la boutique en train de discuter avec la jeune vendeuse; alors, toujours, il s'éclipse discrètement, pour revenir dès que je suis parti... Je me dis souvent que cet homme est un des mystères de ma rue et qu'il lui appartient.
Et puis là, mercredi dernier, je rentrais du travail un peu assommé par la journée, je remontais la rue et au moment d'entrer dans la bouangerie, j'ai vu le rideau fermé. Je me suis rappelé que le mercredi est le jour de fermeture mais je me suis alors rendu compte qu'un petit panneau indiquait: "Congés d'été. La boulangerie est fermée du 30 juin et 31 juillet.' Un au revoir un peu soudain, en somme. Cela faisait comme un trou inattendu dans ma rue, quelque chose qui manquait. J'ai voulu reprendre ma route et sur le banc en face de la vitrine, j'ai alors vu, comme d'habitude, le vieux gros monsieur, avec son bob renversé, qui lisait un livre de poche tout corné. Il était là et il resterait là tout le mois d'août, rien ne changerait, les petites vieilles descendraient faire leur marché, discuteraient avec lui, il irait même parfois chercher des croquettes pour leurs chiens et leurs chats et elles lui laisseraient une petite "commission" et durant tout un mois, il serait assis en face de la boulangerie fermée, comme en sommeil ces jours de "vacance", parce que ce bout de rue, de trottoir et nous qui y habitons, au fond, nous lui appartenons un peu. 01/07/2009Un soir à Saint-Denis.
Tout une part du Mali était là, au cœur de la basilique.
Dans la nef où les chaises étaient serrées les unes sur les autres, les spectateurs n’étaient pas aussi sages que lors des autres concerts de musique classique auxquels j’avais pu assister, ici. Il y avait un petit air de fête, en tout cas guère de souci de ce protocole où l’on attend, le souffle coupé, dans un silence de plomb, l’arrivée du chef d’orchestre après que les violons ont cessé de s’accorder, où l’on n’applaudit pas entre les morceaux, où l’on ne se lève pas, en plein concert, pour aller photographier avec son téléphone la star du moment, Riccardo Muti, par exemple. Ce soir, la star, c’était Oumou Sangaré, c’était Toumani Diabaté, c’était encore le vieux griot Kassé Mady Diabaté, et la façon de leur signifier le profond respect qu’on leur porte, ce n’était pas de se taire mais de s’agiter. Un peu. Dans la mesure du raisonnable en un tel lieu…
Je regardais autant ce doux manège, les mères qui se levaient en traînant leurs enfants endormis, un homme qui déambulait dans les travées à la recherche d’une chaise libre introuvable, une femme en boubou bleu étincelant qui claquait des doigts en se penchant en avant presque jusqu’au sol, pour marquer le rythme dans le même temps que la calebasse, pour danser tout de même, car enfin, qu’est-ce donc que la musique sans le corps ? je regardais autant cela que la scène surélevée où trônaient la cantatrice et les musiciens qui me faisaient penser au côté exceptionnel d’une crèche colorée dans une église froide et grise, y apportant la même magie et faisant écho aux derniers éclats des vitraux tout en haut. Je me sentais bien, je n’étais pas tendu par la musique mais juste porté par elle, j’avais le sentiment d’y participer.
Un moment, j’ai pris ma tête entre mes mains, les coudes reposés sur les genoux, pour mieux me laisser envelopper par tout ça, par les sons métalliques de la kora, par le velouté indescriptible des fins de phrases chantées par Oumou, par les notes tremblantes de la longue flûte malienne qui me rappelaient les airs joués par les petits bergers en plein ennui, envelopper encore par les bruits sourds et pleins ou bien secs et nets de la calebasse renversée selon qu’elle était frappée par les poings ou par les bagues recouvrant les longues mains du musicien, je me laissais envoûter par les réponses que se faisaient les violons, la contrebasse et le riti aux sons stridents, presque des rires de sorcières, je reconnaissais de-ci de-là les mots de louanges du griot, enrobés de tremolos et qui provoquaient les sourires entendus des Maliens, je regardais comme un enfant le grand cirque des couleurs, le complet fabuleux, gigantesque, frou-frouteux d’une des chanteuses, le strass et les paillettes de la robe d’Oumou, ça clinquait, ça brillait, c’était à la limite du mauvais goût, ça en jetait plein la vue mais c’était beau, c’était juste, c’était parfait, les mots et les brillants, les sons et les gestes répétés, l’attitude détachée et rigolarde de Toumani, les grands airs de diva d’Oumou, tout cela nous aidait à monter où nous ne pouvions pas aller seuls, et j’ai laissé couler mes larmes tièdes, calmes, lentes au milieu de ces milliers d’images du fleuve Niger traversant Bamako de part en part et laissant sur les bords de la haute nef chrétienne les rives d’un pays bien réel, auquel je souriais encore une fois…
26/06/2009Hommage à MJ.Ce soir, c'est la kermesse de l'école en face de l'appartement. Les fenêtres du salon donnent sur la grande cour et généralement à cette heure, seuls les arbres y traînent leur nonchalence. Cherchant un peu de fraîcheur, nous avons ouvert en grand les fenêtres et commencé à observer l'agitation inhabituelle de la cour. Aussi, comme des oiseaux planant au-dessus des lourds platanes, nous avons regardé les multitudes de bambins surexcités courir en tous sens, se faire des croche-pattes, jouer à la marelle, se dire des secrets au coin des bancs. Les parents discutent, en gardant un oeil sur leur progéniture qui apparaît et disparaît, avec les maîtres et les maîtresses qui ont l'air déjà soulagés. On aperçoit aux fenêtres des classes les dessins de l'année; les grandes portes vitrées claquent et les enfants s'y engouffrent en faisant les courants d'air qu'il n'y a pas, ce soir. La fraîcheur, elle est là!
Mais ce soir, surtout, il y a, tout au fond de la cour, l'installation du "DJ". Eh! oui! c'est que ça pulse, ce soir: boules à facettes et compagnie, ça danse, ça crie, ça chante, et sur des standards rocks qui sont tout-à-fait de mon goût. Alors, c'est sans me faire prier que petit à petit, je me suis mis à danser à la fenêtre, comme si c'était la kermesse de la rue. Et puis peu après, il y a eu "Beat it" de Mickaël Jackson et je me suis déchaîné. Pendant que je dansais, nous avons alors aperçu une petite fille qui m'avait repéré. Quand elle a vu que je la voyais, la regardais sans cesser de danser, elle a osé un timide coucou de la main. Je lui ai aussitôt fait un grand geste et me suis remis à sauter partout, comme un fou, moulinant des bras et l'invitant à danser aussi. Je l'ai alors vue s'illuminer, se mettre à sauter sur place en appelant ses copines qui ont rappliqué comme un banc d'oiseaux et c'est donc avec un groupe d'une petite dizaine de petites filles pouffant de rire que j'ai dansé ce soir sur Mickaël Jackson, d'un bord à l'autre d'une rue de Paris. Le bonheur... Vous avez dit bizarre?On a beaucoup parlé du principe de la réunion en congrès, ces derniers temps. Soit dit en passant, l'on frise le pléonasme en disant cela, le congrès étant une réunion, certes pas entre n'importe qui, mais une réunion tout de même... Mais en fait, cela va bien au-delà du pléonasme. Le congrés est tout de même une pratique un peu limite à mon goût. Et en ce sens, je voulais m'étonner du fait que La Chaîne Parlementaire, Public Sénat et jusqu'à France Télévisions aient accepté sans barguigner de diffuser (en pleine journée!) les images de notre Président se livrant à une réunion en congrès. Et ce sans carré noir ou triangle rouge (je ne maîtrise pas bien la signalétique utilisée pour prévenir les parents de la diffusion d'images à caractère pornographique...)! Mais que fait donc le CSA?
Car je voudrais vous rappeler ici ce qu'a signifié, en son temps, le terme de congrès et notamment cette expression: faire une réunion en congrès. Figurez-vous que le congrès a d'abord désigné l'union sexuelle proprement dite, puis a très vite constitué un terme de jurisprudence au sujet d'une épreuve que pouvait imposer la Justice à un mari dénoncé par sa femme et accusé d’impuissance afin d’obtenir l’annulation de son mariage : l’homme devait alors démontrer sa puissance et sa virilité effectives… Certes, le congrès, en tant que terme juridique, a été supprimé en 1667. Mais vous avouerez qu'il y a de quoi être quelque peu... ébranlé.
De là à faire le rapprochement avec le désir de notre Président d'affirmer sa virilité à la France entière après qu'elle l'aurait accusé d'impuissance face à la crise, il n'y a qu'un pas à faire.
Mais écoutons plutôt la douce musique de Nicolas Boileau:
« Jamais la biche en rut n’a pour fait d’impuissance
Traîné du fond des bois un cerf à l’audience
Et jamais juge entre eux ordonnant le congrès
De ce burlesque mot n’a sali ses arrêts. »
Etonnant, non? Concordance des temps.L'orage de cette nuit nous avait déjà réveillés. A. s'était levé pour aller fermer la fenêtre qui battait et, dans un demi-sommeil, mi-effrayé, mi-fasciné par le roulement sourd des éclairs s'abattant tout autour, de plus en plus couvert par le cliquetis plus connu de la pluie, j'avais aperçu l'ombre élégante de son corps. Je m'étais rendormi avec cette image enveloppante alors que je sentais le poids chaud, vibrant de son corps qui se lovait contre moi.
Plus tard, je me suis de nouveau réveillé. Comme dans les films, j'ai ouvert les yeux et les images ont commencé. J'étais sur le dos. Au-dessus de moi, sur le haut plafond mouluré, les persiennes faisaient une ombre en stries qui se balaçaient en tremblant, dans un mouvement régulier de gauche à droite que je dus admirer quelques minutes, incapable de savoir où j'étais vraiment. Petit à petit, le bruit d'une fenêtre que l'on fermait, les sons de l'eau dégouttant des toits sur les rebords de zinc, clip clap, m'ont aidé à reconstruire la cour, les deux immeubles accolés, la chambre où j'étais. Et s'est dessiné, dans un mouvement d'évidence, tout près de moi le corps endormi d'A., au rythme de sa respiration lente qui faisait se lever un peu son bras touchant le mien.
Alors, d'instinct, sans me retourner, le regard toujours collé au plafond, j'ai déplacé ma main et l'ai posé sur ses fesses, si douces. Et cette douceur me faisait deviner leur blancheur. Je n'ai pu m'empêcher de sourire à l'idée de son sommeil et de mon éveil. Car sa peau, aussitôt, s'est levée, j'ai senti le frisson qui le parcourait et faisait se dresser ses poils, j'ai reconnu le déplacement de sa respiration jusqu'à un inaudible gémissement quand ma main a glissé vers son entre-cuisses : sans que son corps ne bouge, sans que le sommeil ne le quitte, nous étions, bel et bien, ensemble dans cette immense nuit... 18/06/2009Un homme de 20 ans.Parce qu'il est important, je crois, de faire écho, ici, partout, à ce qui se passe à côté de chez nous, je vous livre in extenso ces propos lus sur le site de Libération...
Je rappelle juste que la jungle est le nom que l'on donne à la zone de non-droit autour de l'entrée du tunnel sous la Manche, à Calais, où errent, fantômes que l'on ne veut pas voir et qui ont peur d'être vus, les immigrants clandestins.
Cet interview fait évidemment écho au film "Welcome", que j'avais commenté ici.
"- Que s'est-il passé samedi soir?
- Un Erythréen est mort noyé. Il voulait se laver près de l'écluse. Il n'est pas tombé, il était en slip, beaucoup de migrants se lavent à cet endroit. Il venait de manger, d'après ce que m'ont dit les autres. Il a dû être emporté par le courant, l'endroit est dangereux, plein de vase. Il est resté un quart d'heure sous l'eau. Un pompier l'a repêché, il n'a pas pu le ranimer. Il est mort parce qu'il n'a pas pu prendre une douche.
- Aujourd'hui, les migrants ne peuvent plus prendre de douches à Calais.
- Ça fait six mois que ça dure. Il n'y a plus d'endroit pour se laver, à part à la permanence d'accès aux soins, qui dépend de l'hôpital. Une seule douche pour 500 migrants. Ils se bousculent, certains entrent par la fenêtre. Le Secours Catholique a déposé un permis de construire, mais la mairie a dit non. Elle veut bien des douches du côté de Marck, ce qui implique des allers et retours en camionnette (à 14 km de là, ndlr). La mairie de Calais voudrait rendre les migrants invisibles. En attendant, on ne prend pas en compte un grave problème sanitaire. On n'écoute pas les soignants.
- Que constatez-vous?
- Une catastrophe. Depuis qu'il n'y a plus de douche, le nombre de visites à la permanence est passé de 15 par après-midi à 40, à cause de la gale. Ça peut se régler de façon simple, il suffit de prendre des antibiotiques, de se laver, et de se changer, mais il n'y a pas de douches. On donne des antibiotiques, payés par l'Assurance maladie mais ça ne sert à rien. Les gens arrivent avec des cas de gale infectée, surinfectée, font la queue, s'énervent.
- Et les autres malades?
- On n'a plus le temps pour les vrais malades. Je parle des diabétiques, des asthmatiques, des blessés par les barbelés, les fractures, les brûlures. Une vieille dame kurde de 72 ans, dans la jungle, on n'a pas le temps de s'occuper d'elle. Une Erythréenne, enceinte de six mois, elle aussi dans la jungle. Elle était à Calais depuis deux jours. La poche des eaux s'est fissurée, une bénévole a détecté que quelque chose n'allait pas. On n'a rien pu faire pour qu'elle garde le bébé, elle a accouché en urgence à l'hôpital d'un bébé de 800 grammes, on ne sait pas s'il va vivre. Il y a aussi des cas de tuberculose, un jeune Iranien qui a fait un infarctus dans la jungle, il n'avait plus d'anti-coagulants. Il a été hospitalisé, il est ressorti. Je dois prendre le temps de lui expliquer qu'il doit se débrouiller pour ne plus être à court, il peut mourir. Mais ici, c'est l'usine à gaz.
- Quarante personnes se douchent chaque jour, comment font les autres?
- Les Erythréens se lavent dans le port, avec cette mort absurde. Les Afghans, dans les rejets de l'usine Tioxide (classée Seveso, ndlr), ils me disent que c'est une eau blanche et chaude. On ne sait pas ce qu'il y a dedans. Il y a un réel problème sanitaire. On ne peut pas laisser les gens se laver dans les flaques d'eau, se baigner dans des endroits dégueulasses. Tout le monde s'en fout, chacun voit midi à sa porte. Et nous, si on devait partir de France, comme s'est déjà arrivé dans l'histoire, si on se trouvait accueilli comme des rats sur le mode "Je suis né ici, j'ai plus de droits que toi qui arrives"? Ça n'a pas de sens. Ça coûte quoi de fabriquer des douches? On a peur d'attirer du monde? Venez les gars, y'a des douches à Calais, ça va être bien! Les gens ne quittent pas l'Afghanistan pour venir se doucher à Calais.
- Et maintenant?
- Je ne sais plus quoi faire. Faire une lettre ouverte, écrire une lettre au ministère? Demander à Eric Besson de venir nous voir? A Carla Bruni? Qu'ils passent ici. Qu'ils viennent."
Ces propos ont été recueillis par Haydée Sabéran.  |