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"... si vous la rencontrez, bizarrement parée, traînant dans le ruisseau un talon déchaussé et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé, messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordures au visage fardé de cette pauvre impure que déesse famine a par un soir d'hiver contraint à relever ses jupons en plein air. Cette bohème là, c'est mon bien! ma richesse, ma perle, mon bijou.. ma reine... ma duchesse..."

J'écoute : le vent
Je regarde : le vent et ses effets
Je lis : des images
Je joue : comme un chat
Je mange : les pulpes et les intérieurs
Je bois : de tendres mélanges
Je cite : mes amis, même ceux que je ne connais pas, en vrai...
Je pense : à ceux qui m'aident à vivre
Je rêve : de mieux les accompagner
(mis à jour mercredi 29 novembre 2006 à 15:10)

04/07/2008

04/07/08 - 11:22

Valse avec Bachir.


J’y suis allé une deuxième fois. Je suis retourné voir ce film qui m’avait tant bouleversé.

J’attendais la scène du rêve récurrent avec une sorte de plaisir insondable à l’idée que j’allais me mettre à pleurer en revoyant ces corps nus dans cette eau lourde et noire léchant les ruines de Beyrouth, en revoyant les ombres lunaires de ces soldats tellement beaux et tellement fatigués sortant de l’eau comme des fantômes, attirés, appelés par les lumières jaunes des fusées-torches au-dessus de la ville brisée, saccagée, en les revoyant s’habiller en ombres chinoises déformées puis errer dans les rues défaites d’une ancienne ville au petit matin, lumières grises, immeubles en lambeaux, avenues mortes, pleurer en revoyant ces images lentes et belles et douces et terribles recouvertes d’une musique comme étirée, n’en finissant plus, jusqu’au surgissement de ce long cortège de femmes en noir aux visages tordus, infiniment déchirés, hurlant dans un silence affreux leurs douleurs et leur incompréhension et ce dernier plan se rapprochant sur le visage du soldat prêt à exploser du trop-plein des images dans lequel il baigne et se noie.

J’attendais cette scène, uniquement cette scène, je crois. Et cette musique. Et les voix en hébreu aux sonorités si particulières, si graves.

Et puis de revoir ce film a été finalement une sorte de révélation. J’ai vu des images que je n’avais pas vues la première fois. J’ai aussi vu différemment cette scène du rêve, de ce « bain de minuit dans Beyrouth ». Je me suis arrêté sur le visage immensément fatigué du jeune soldat, sur sa respiration au bord du désastre, sur le clignement de ses yeux qui nous fait comprendre que parce que c’est trop dur, la mémoire est en train, là, devant nous, de transformer la réalité en rêve, elle est en train de la refaire, de la reconstruire, pour pouvoir continuer de vivre. J’ai revu - non, j’ai vraiment vu pour la première fois – ce flot d’images et de vies. J’avais le sentiment que tout le long du film, je pouvais m’arrêter, revenir en arrière, avancer dans le cours, m’en imprégner, le faire mien. Et je pleurais. J’ai pleuré pendant tout le film.

01/07/2008

01/07/08 - 19:26

Troisième épisode!

Une nouvelle aventure issue des covoiturages avec ma collègue baroque et loufoque dans la super Kolokani-mobile? Allez, je sais que vous en rafolez. Bon, ok, rien que pour vous, voici la dernière du jour:

Cette fois, je lui avais passé le volant (je sais, je suis fou), croyant un peu naïvement que l'obligation de concentration empêcherait son esprit de produire les pensées étonnantes que je vous ai déjà narrées plus haut. Mais c'était évidemment sans compter les ressorts insoupçonnés de celui-ci.

Je pensais vraiment être tranquille car j'avais ouvert le journal et après la lecture passionnante d'un article en pleine page sur le sauvetage (par deux gentils pompiers quiquagénaires) d'une minette égarée sur les toits de la bonne ville de Clermont, je m'étais plongé dans les mots croisés. Elle me demande alors, à brûle-pourpoint:

- Qu'est-ce que tu ne trouves pas?
Moi [quelque peu surpris de tant d'audace]: Euh... Tu veux faire les mots croisés, là? Vraiment? Tu es sûr?
Elle: Ben, je peux t'aider. Donne-moi des définitions. Allez!... [Grand sourire.]
Alors, moi, grand seigneur: Bon, attends. "Sortis de la langue verte" en six lettres.
Elle: ... J'ai trouvé! ça doit être une plante carnivore!
Moi: C'est-à-dire?
Elle: Ben, les plantes carnivores, elles doivent avoir des langues vertes, non? Puisque c'est des plantes et qu'elles mangent. C'est ça, les langues vertes, non?...

Le reste du trajet, je l'ai passé collé à la vitre, m'extasiant intérieurement devant tant de beautés fulgurantes: une vache, un talus, une église...

30/06/2008

30/06/08 - 22:36

2147

La voix haute, un peu tremblante, de Rokia Traoré emplissait l'air immense de la salle, comme ensorcelée par les sons d'une kora cristalline qui se dandinait tout au fond. Je me laissais porter par ce doux mélange et par les bruits mats des scansions tout autour. Tambours lointains, atténués, presque sourds. La lumière était noire et je me sentais particulièrement petit face à cette grande scène où les corps des danseurs semblaient plus se caresser les uns les autres que se mouvoir en de grands gestes.

Les dates s'égrainaient sur des ardoises présentées. 2008. 2032. 2054. 2089...

Puis la colère explosa. Littéralement. Les danseurs se jetèrent furieusement sur les monticules de papiers-journal déchirés, les prirent par brassées entières, les portèrent haut sur la scène, processions de rage et de douleur si blanches sur ce fond si noir, et les éparpillèrent sur le sol. Les papiers volaient au moindre pas, papillons défaits, papillons froissés, puis s'étalaient pour faire un tapis épais et doux dans lequel ils s'ébrouaient. On ne savait pas trop s'ils voulaient s'en défaire ou bien se mesurer à lui.

Rokia continuait de chanter; plus vive, sa voix sortait maintenant de son ventre et se frayait un chemin jusqu'à nous qui étions pris par cette colère des danseurs. Eux, au bout d'un moment, ils roulèrent au sol, emportant avec eux les papiers. Et c'était tragique et beau de les voir se rouler dans ces tas de papiers qui se soulevaient à leur passage mais semblaient aussi les engloutir, une main, un corps, une tête, un bras tendu, plus rien...

C'était la fin de cette pièce dansée. On approchait de la date fatidique: 2147. Deux mille cent quarante sept. Oui: la date à laquelle, selon un rapport de l'ONU, la pauvreté en Afrique aura diminué de moitié. Comme disait un personnage de la pièce une heure avant: "En 2147, je te rendrai la moitié de ce que tu as aujourd'hui."

28/06/2008

28/06/08 - 13:22

Dans ma Kolokani-mobile (suite...)

Elle: T'as vu? Ils vont peut-être bientôt trouver des squelettes d'hommes sur Mars!!!
Moi: ?...
Elle: Ben quoi? C'est vrai. Ils ont trouvé de la glace.
Moi: Et?...
Elle: Ben, s'y z'ont trouvé de la glace, ça veut dire qu'il y a eu des hommes sur Mars. Tu vois?
Moi: Euh... Je ne vois pas trop le rapport.
Elle: Mais? Tu vois, s'il y a eu les mêmes conditions sur Mars, il y a eu de la vie et donc, il y a eu des hommes. C'est logique, hein.
Moi: Ta logique m'étonnera toujours, je crois... Ce n'est pas parce qu'il y a de la vie quelque part qu'il y a forcément des hommes, voyons. Il y a d'autres évolutions possibles, enfin!
Elle: L'autre!... Tu ne crois quand même pas en Dieu!!!
Moi [pour moi: "je craque ou je me retiens?..."]:Mais enfin, imagine que les dinosaures n'aient pas disparu, tu crois que le règne des mammifères serait advenu?
Elle: Euh...

[Silence. Sentiment de victoire. Puis soudain...]

Elle: Ben s'il y a eu une comète sur Terre, il y en a eu aussi sur Mars!!! Alors tu vois, ça tient pas, ton argument!

[Enorme soupir...]

Elle: Tout ça, ça me rappelle ce film, l'Armée des Douze Singes.
Moi ["Mais elle ne va jamais s'arrêter, celle-là!!!"]: Je l'ai vu, oui, mais je ne vois pas bien le rapport...
Elle: Ou alors c'est pas l'Armée des Douze Singes, parce qu'il y en avait plus de douze, je crois, des singes.
Moi: ?...
Elle: Si, c'est un film sur des cosmonautes qui vont très vite dans un vaisseau et ils arrivent sur une planète toute bleue et en fait, dessus, ben il y a des singes...
Moi: La Planète des Singes?
Elle: Oui, voilà!
Moi: Ah oui, en effet, ils sont plus de douze, dans ce film...
Elle: Ben tu vois, en fait, cette planète, c'était la Terre. Et donc, tu vois, c'est pareil pour Mars. Mais avec des hommes.

[Sentiment de grande solitude. "Tiens bon, Nicolas, tiens bon: plus que soixante-dix kilomètres avant d'être arrivés..."]

26/06/2008

26/06/08 - 20:06

Hum voyage voyage...

Pendant que les paysages extrêmement (devrais-je dire profondément?) ruraux du Ponthieu défilaient dans l'éclat vif du plein soleil, je tentais vaguement de me laisser porter par le courant du voyage. Mais à côté de moi, ma toute jeune collègue avait décidé de se livrer et elle me parlait de ses souvenirs d'adolescente. Allez savoir pourquoi. Alors, par politesse, j'entretenais quand même un peu, je posais les bonnes questions quand il le fallait (vous constaterez de vous-mêmes ci-dessous), un peu comme si j'intervenais dans le ronronnement d'un petite chatte à mes côtés.

Je prends un extrait de notre charmante conversation, au hasard.

(...)
Elle: Cette histoire, ça me fait penser à ma correspondante allemande qui voulait me montrer un pont.
Moi [légèrement interdit]: Ah?...
Elle [avec de larges moulinets des bras, ce qui est fort pratique dans une voiture, vous en conviendrez]: Ben. Je suis normande, je connaissais déjà le Pont de Normandie alors ça m'a pas impressionnée, hein. Elle était déçue.
Moi: Ah oui.
Elle: Ils étaient tellement bizarres dans sa famille.
Moi: Ah bon?
Elle: Oui, son père, il mangeait de la chair à saucisse crue le matin et il embrassait son fils sur la bouche.
Moi [retenant un tout petit rire]: Oui, oui, oui...
Elle: Et puis ma correspondante, elle dormait sur une peau de bête. Elle était couchée à sept heures alors moi, je me retrouvais toute seule parce que ses parents, ils étaient partis faire du volley.
Moi: Hum. Mais dis-moi, c'est toi qui l'avais choisie cette famille, c'est pas possible autrement, non?
Elle [les yeux écarquillés]: Ben non, j'avais rien choisi.
Moi: Et tu dormais sur une peau de bête aussi, là-bas?
Elle: Non, non, j'avais un lit.
Moi: Ah, tout allait bien alors!
Elle: Oui mais en fait, je dormais dans la penderie. Et son père, il venait le matin en caleçon chercher ses affaires au-dessus de moi.
[Silence.]
Moi: Je crois qu'on est bientôt arrivés. J'ai un de ces coups de barre, là...

Euh... ça vous fait ça, à vous, quand vous co-voiturez votre nouvelle collègue un peu loufoque?...

25/06/2008

25/06/08 - 19:38

C'est la fête!

Je suis installé à ma fenêtre et je regarde les choses, les gens, les voitures, les couleurs, rien.

Derrière moi, le bla-bla de la radio me parvient atténué, sans doute (et bien vite) emporté par le courant d'air et les ondes diverses du soir.

Il y a plus de passage, plus de mouvement que d'habitude dans ma rue, tout en bas. La fête foraine s'est installée depuis quelques jours sur la place tout au bout, à deux cents mètres à peine, j'en aperçois le frémissement avec ces lumières si caractéristiques, qui clignotent et font des reflets hachés sur les façades pâles. Parfois, j'entends aussi les hurlements lointains d'adolescentes emportées en l'air par des machines certainement peintes en jaune citron et en rouge vermillon et un nom qui finit en "SPACE". Je me laisse porter.

Puis, je regarde approcher tout en bas une petite et "gentille" famille. La maman ronchonne tandis que le père rêvasse en remontant machinalement ses manches déjà courtes. Le gamin, lui, a l'air heureux et déjà, je me sens sourire. Mais je me rends vite compte que l'objet de la joie de l'enfant est en fait un énorme flingue (autant dire les choses par leur nom) particulièrement ressemblant. Aussitôt déballé, il arme et vise n'importe quoi dans la rue. Il tire. Ploc ploc. Il a quoi? dix ans. La mère tente vaguement de lui retirer le flingue. J'entends un "Pas maint'nant!!!" Mais rien, le gamin ne veut pas, le père n'en a rien à secouer et la mère abandonne.

Le cirque passe... Et je reste là, un peu interdit.

Le ballet des groupes d'ados, venant retirer du liquide au distributeur juste en-dessous de chez moi, continue. Ils s'invectivent, il y a des mots violents, des rires gras et des sortes de baffes qui ont l'air d'être prises pour des gestes amicaux. Nous ne devons pas avoir les mêmes clefs, je suppose...

Mais quelques temps plus tard, j'aperçois cette fois deux jeunes types (dix-sept, dix-huit ans) s'approchant un peu bizarrement. Depuis tout à l'heure, ils marchent l'un vers l'autre puis s'éloignent brusquement avant de se rapprocher de nouveau. Je les regarde. Puis je me rends compte qu'à leur tour, eux aussi, ils ont en main cet énorme flingue. Et ils se tirent dessus, comme ils tirent sur les panneaux d'interdiction, les vitrines de banques et les pare-chocs des voitures garées. Ils ont l'air d'une telle agilité avec ces engins. Ils réarment. Ploc ploc. Ils en auraient un vrai, ce serait pareil, je le sais bien.

Je les regarde s'éloigner ainsi. Mais pourquoi, au fond de moi, ai-je donc envie de fermer cette fenêtre et pourquoi suis-je soudain si triste?...

22/06/2008

22/06/08 - 22:34

Les dimanches soirs.

Je l'ai laissé devant le quai de la gare. Un regard appuyé, encore, pour y faire passer tout ce qui peut l'être. Puis sa silhouette qui s'engouffre et repart vers Paris.

Alors, soudain, les deux jours passés ensemble sont (encore une fois et comme à chaque fois) une sorte de miracle de plus. Mais malgré cela, redevenu seul, le dimanche soir s'enfonce en moi. Je l'avais oublié mais il revient. Comme une mauvaise surprise, pourtant bien connue, et avec ses relents d'enfance anxieuse.

Quelques pas autour de la cathédrale qui flamboie encore un peu dans le soir se couvrant de nuit. Je me sens partagé entre une tristesse ensauvagée, mal apprivoisée et que j'avais cru lointaine, et la joie de cette trace qui dure en moi. Et que je sais, tout au fond, pouvoir retrouver très vite. Avec lui.

Alors, peu à peu, au rythme des pas traînants, le dimanche soir reprend doucement la teinte rose des jours heureux. Un entre-deux, un mi-chemin entre souvenir et promesse. Parce que je sais, là, au coeur, et malgré cette nostalgie qui l'entoure, qu'il est en fait la tendre écume de ce que le sillage de mon aimé vient de laisser autour de moi...

20/06/2008

20/06/08 - 17:43

C.V.

Des tas de papiers. Les noms défilent. Des curriculum vitae, comme l'on dit si bien.

Je suis face à ces lettres manuscrites (écriture ronde, écriture serrée, écritures hachée, souple, glacée... toutes si lointaines et pourtant par un certain côté presque familières, déjà aperçues, déjà entrevues quelques part chez quelqu'un...) et ces CV justifiant d'une formation tellement bien adaptée à ce poste mis en offre un peu plus tôt. Et je construis mon tableau de lecture. Je coche mes cases en fonction de ce que je sais, de ce que je lis et que je sais pourtant si partiel, si superficiel, si décalé de la vérité. Oui, beaucoup, un peu, pas vraiment, peut-être... Des années d'études résumées par un diplôme qui en dit si peu. Des stages ici et là: des mois possiblement passés caché(e) derrière un photocopieur ou à servir du café avec ou sans sucre, ou peut-être au contraire dans un véritable engagement personnel. Des "expériences" : mais qu'est-ce que cela veut bien dire, au fond? Je suis confronté à des photographies agrafées en haut à gauche d'une feuille A4 et qui devraient donner un air de reconnaissance ou bien une sorte de complicité humaine entre nous mais qui paradoxalement semblent éloigner encore plus du vivant. Et je dois noter cela, je dois donner mon avis, je dois dire qui fera bien cela. Et j'ai beau chercher derrière ces papiers qui me parlent de leurs vies, je ne vois rien et je devine tout le reste.

Des tas de papiers. Des noms, des parcours, des expériences qui défilent. Des curriculum vitae, oui, c'est ce qu'on dit, en effet. Mais où sont les véritables "chemins de vie"?...

19/06/2008

19/06/08 - 10:48

La colère et la joie.

Je m'étais tranquillement accoudé à ma vieille table pour déguster un fruit, jeter un oeil sur les pages belles et troubles d'une bande dessinée prêtée par une amie et laisser la nuit se déployer. Parfois, je regardais vaguement dehors par les baies vitrées, peu réceptif aux allées et venues des gens dans la rue qui semblaient pourtant assez excités. Mais je me rendais compte peu à peu que la musique de Beethoven, diffusée par ma radio, peinait à remplir l'espace de ma pièce. Les bruits du dehors paraissaient exacerbés et cela continuait de monter...

Je tentais de me reconcentrer mais non, rien n'y faisait: les mobylettes se mettaient à cracher et elles tournaient et retournaient tout autour; des gens passaient et s'invectivaient ou alors ce n'était pas vraiment ça, plutôt des cris de fête mais ils ne savaient pas se parler autrement et cela ressemblait alors à des injures; plus loin, des voitures se coursaient, bien sûr, et klaxonnaient dans ce soir si joli; les pneus crissaient et des rires vulgaires ou bien des aboiements leur répondaient. Je ne comprenais pas: pourquoi maintenant? pourquoi, maintenant, tous ces gens visiblement éméchés se déversaient-ils dans les rues, en bas de chez moi? pourquoi avaient-ils tant besoin de crier, de faire ces bruits? afin d'être assuré de vivre? pour montrer leur colère? oui, d'accord, mais pourquoi ce soir?

Et puis, bêtement, prosaïquement, je me suis rappelé que la France jouait au football ce soir-là. Contre l'Italie. (Tout est dans le "contre", évidemment.) La radio m'annonça alors la défaite de la France deux à zéro face à l'équipe italienne. Mais les flots de gens et de voitures continuaient de s'écouler juste en bas. Klaxons et cris. Beuglements. C'était lamentable. Peut-être fallait-il crier absolument ce soir-là parce que l'on savait que c'était fini, que la France ne jouerait plus puisqu'elle était éliminée et qu'il fallait bien en profiter, quand même?...

J'attendais un peu que tout cela se calme, j'avais envie de prendre l'air. Je finis par sortir. Je traînais derrière la cathédrale, élancée vers un ciel denses et violet: je trouvais qu'elle ressemblait un peu à une banane à peine pellée avec ces échafaudages encore accrochés à ses murs et ces grandes toiles grises flottant dans le vent comme des haillons défaits. De loin en loin, des bruits de cette pauvre fête, encore, et surgissant aux coins des rues, des groupes de mecs alcoolisés rentrant quelque part, piteux mais criant encore par soubresauts. Je tournais dans la ville. Les sirènes agressives des camions de pompiers, des voitures de police, leurs lumières bleues clignotantes donnant un teint blafard vite englouti aux façades des grandes barres d'immeubles, tout cela je cherchais à le fuir, mais je le retrouvais partout.

Arrivé sur la place principale désertée, des milliers de déchets ballotés par le vent faisaient un ballet incongru au pied de l'écran géant, triste sire, que la mairie avait si gentiment mis à disposition de son public. Partout le sol était jonché de ces restes comme si une grande colère, celle dont j'avais entendu les cris et les surgissements depuis tout à l'heure, avait justifié cela. Et je me disais, rentrant chez moi dans cette ville en lambeaux, que sans doute tous ces gens, justement, ne savaient pas dire leur colère comme ils ne savaient pas leur envie de joie. Et leurs seules occasions pour exprimer cela étaient par exemple ces matchs de football aux résultats piteux.

Parce qu’on ne crie pas assez le reste du jour face à un monde qui nous tue, parce qu’on ne s’embrasse pas assez entre nous, parce qu’on est trop peu fous, et en fin de compte ni graves ni légers, ce qui reste, ce n’est que cela : des hurlements trop forts pour être vrais, des rires trop gras pour être honnêtes ; une colère qui tombe à plat et une envie de joie qui se cogne à un mur trop gris.

17/06/2008

17/06/08 - 00:10

Les salons de Madame Alexandre.

Elle sait bien accueillir, Madame Alexandre. Et en toute simplicité.

Les chaises étaient disposées en rangs d'oignons dans le grand double séjour, les portes centrales laissées béantes. Nous étions installés un peu au fond, observant le manège des invités. Les vieilles bourgeoises amiénoises s’étaient pour beaucoup donné rendez-vous ici, ce soir et elles avaient sorti quelques tenues affriolantes mais, somme toute, se voulant très distinguées. Ça cancanait, ça pépiait et les parquets craquaient et craquaient sous les talons. Moi, j’observais les bibelots dorés savamment disposés sur les tables repoussées dans les coins et le long des murs : deux pigeons en métal faisaient semblant de roucouler sur une nappe trop blanche ; quelques verres inutiles, mais très bien alignés, faisaient illusion ; et une jolie carafe était agrémentée à sa gauche d’un ourson de porcelaine blanche et à sa droite d’un autre animal que j’ai oublié. Aux murs, des tableaux de toutes formes, aux larges cadres surchargés, des aquarelles et des dessins, tous représentant une vision passée de la bonne ville d’Amiens, faisaient des fenêtres en trompe-l’œil sur ces grandes surfaces claires.

Puis, après avoir laissé courir les quelques minutes règlementaires, la maîtresse de maison a introduit la soirée. Mains jointes et brushing parfait, je la trouvais pourtant vraiment adorable, douce et presque espiègle, en tout cas bien plus sympathique que son mari à qui il ne manquait plus qu’un gros cigare vulgaire à moitié allumé en bouche. Un crucifix assez discret pendait sur un pan du mur latéral tandis qu’une vierge noire et recouverte de petites écailles lustrées, si originale et tellement exotique, ma chère, semblait se recroqueviller et se concentrer sur l’essentiel. Les musiciens entrèrent et s’installèrent. Derniers frou-frous. Et Mozart…

Passé le moment qu’il me fallut pour me remettre de l’émotion de "voir" enfin M*** chanter Figaro, de le voir et de l’entendre le faire si bien, si justement, si pleinement, stupéfait et réjoui de l’idée et de me dire : C’est lui, c’est bien mon M***, passé ce moment, il était l’heure du verre de l’amitié et des discussions de salon pour lesquelles la plupart des amies bourgeoises de Madame Alexandre, voisines et connaissances, étaient réellement venues. Je me disais que bientôt le Tout-Amiens allait bruisser des rumeurs de cette si charmante soirée et que certaines de celles qui étaient ici devaient rager de n’en avoir pas eu plus tôt l’idée. Puis, une assez vieille femme, je dirais la soixante-dizaine, très maquillée et droite dans son tailleur, mais tremblante malgré tout (on ne peut tout cacher, hélas) vint nous dire, je ne sais pourquoi à nous (mais peut-être le répétait-elle à tout le monde ?) : « Ecoutez, c’est charmant. Je vis un moment délicieux. J’ai l’impression de retourner dans un de ces salons du Dix-huitième Siècle, vous savez, à cette époque où l’on savait si bien vivre et où l’on pouvait causer… » pendant que l’écho d’une autre me revenait d’un autre bout de la pièce, et qui disait ceci : « Vraiment Marie-Louise, cette soirée, c’était, comment dire ? un enchantement… »

Nous nous demandions bien où nous avions atterri. Et une fois que M*** eut récupéré ses affaires, nous nous glissâmes vers la porte. Je levai le nez au plafond, essayai d’attraper encore un bout de musique planant là et quittai les lieux.

14/06/2008

14/06/08 - 11:50

Eternelle France Gall

Dis à ton capitaine
Que je t'aime
Dis à ton capitaine
Que je m'ennuie sans toâââââââ...

Dis à ton capitaine
Que je t'aime
Dis à ton capitaine
Que j'ai besoin de toâââââââ...

L'été prochain pour les vacan-hanceuh
Du 10 juillet à la fin aoûuuuuuuuuuuu
Je l'ai promis à tante Horten-henseuh
Qui nous invite au Lavandouuuuuuuuuuuu...

Dis à ton capitaine
Qu'il comprenne
Dis à ton capitaine
Qu'il fasse cela pour moâââ

Dis à ton capitaine
Que je t'aime
Mais tu sais entre nous
Il n'a pas très bon goût

T'as un blouson qui est minâ-hableuh
Ton pantalon est mal coupéééééééééééééééé!!!
Et tes souliers épouvantâ-hableuh
Me gênent beaucoup pour danséééééééééééééééééééé!!!

Ça me fait de la peine
Car je t'aime
Dis à ton capitaine
Que je suis très fâchéééééééééééééée!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Dis à ton capitaine
Que je t'aime
Que j'ai beaucoup de peine
D'être si loin de toi

Ça fait seulement 4 semai-haineuh
C'est long comme une éternitéééééééééééé!!!
Oh, oui j'attends que tu revie-henneuh
Pour me couvrir de tes baiséééééééééééé!!!

Et si on a la veine
Qu'il comprenne
D'avance au capitaine
Dis-lui merci pour moâ

Et si on a la veine
Qu'il comprenne
Donne à ton capitaine
Un gros baiser pour moâ...

13/06/2008

13/06/08 - 16:30

Une semaine dans le Beauvaisis… (C'est le journal qui le dit.)


Une femme alcoolique que son amant alcoolique a essayé de tuer, lors d’une crise, en lui tirant à bout portant un coup de carabine (yeux, nez et mâchoire définitivement arrachés) décide d’épouser cet homme qui purge actuellement sa peine de prison. C’est beau, l’amour. C’est beau, l’alcool.

Opération anti-drogue dans les villages autour de Beauvais : 120 gendarmes ont saisi 3 kilogrammes d’héroïne et arrêté 13 personnes. 6 personnes âgées de 16 à 30 ans sont mortes d’overdose depuis le début de l’année. Il s’agit essentiellement de jeunes filles et garçons vivant en zone rurale. Il semblerait qu’ils aient du mal à rêver, dans ces coins-là. On se demande bien pourquoi…

Bilan du mois de mai : + 120% de morts sur les routes du département. Youpi.

Le procès d’une femme accusée d’avoir tué son bébé après avoir réussi à cacher sa grossesse à son concubin, commence. On raconte le drame. L’homme rentre chez lui. Il trouve sa femme « dans un état anormal ». Elle a mal au ventre. Il l’emmène chez le docteur qui l’envoie à l’hôpital où l’on constate qu’elle a forcément accouché très récemment. Il y a du sang partout dans la maison. On finit par trouver le bébé dans un sac plastique au pied d’un tas de fumier. Il semblerait que cette femme était en proie à « une grande souffrance psychologique » et que l’homme n’en savait rien, ni du bébé dans le ventre de sa femme. Comme quoi, la communication dans les couples, ça marche forcément.

Le jeune homme choisi pour incarner Colin Pilon cette année, au bras de la jeune fille sensée représenter l’héroïne beauvaisienne Jeanne Hachette, a jeté l’éponge pour d’obscures raisons. C’est donc Jessy Lebrun, candidat malheureux à ce titre, qui défilera dans les rues de Beauvais les 27, 28 et 29 juin. C’est dingue, non ?

Les 240 salariés de l’usine Bosch, dont les dirigeants ont confirmé la prochaine délocalisation, ont dû reprendre le travail. Heureusement, une cellule psychologique a été mise en place pour eux. Bosch, c’est bien.

Mise en place d’un numéro vert « Canicule info service ». Il fait toujours aussi pourri, ici.

Delphine a gagné 48 000 euros au jeu « La bonne touche » de Jean-Pierre Foucault, en appuyant sur la touche « dièse » de son téléphone. Une touche, ça rapporte plus qu’une grève, on dirait. On devrait proposer ça aux salariés de Bosch.

Sophie Thalmann, ex-miss France 1998, mariée à un jockey qui a gagné la Cravache d’Or, a visité cette semaine le poney-club de la Hulotte. Il fallait le dire.

Voilà, c’est tout.

11/06/2008

11/06/08 - 11:15

C'est épatant.

Nous entrons dans le restaurant qui bruissait déjà, à notre approche, des rumeurs d'une grande tablée. La salle principale est en effet remplie par un groupe que nous saluons en entrant. Nous nous réfugions dans la petite salle haute, kitchissime à souhait avec ses croûtes immondes représentant des paysages turcs, ses bouquets de fleurs en plastique, ses salières et poivrières orange vif et ses bibelots dorés accrochés partout. C'est tout près du comptoir et l'on peut discuter avec le couple qui tient le restaurant, aimable et fantasque. C'est un peu notre coin.

Mais à peine installés, un jeune homme se précipite sur mon ami M***. Il fait partie du groupe attablé en bas et M*** ne l’avait pas vu. Il est grand et mince, des yeux gigantesques un peu ébahis et une allure de surfeur avec son teeshirt un peu psychédélique, ses ray bans enfourragées dans ses cheveux un peu fous, mi-longs et vaguement décolorés par le soleil. Ils se connaissent apparemment du conservatoire puisque cela se met à parler musique. On dirait que ce type que je verrais plutôt gratouiller sa guitare dans un couloir de faculté (ce qu’il fait peut-être aussi) est féru de musique classique. Il prépare un concert et en parle avec une ferveur qui donne à ses phrases un mouvement joyeux et aérien.
M*** : Et tu vas chanter quoi, cette fois ?
Lui : Ah, cette fois, je vais jouer le Mazetto et un petit motet de Delalande [clin d’oeil]. C’est J.-P. qui nous a trouvé ça. Une petite merveille... Et puis l’air du Quichotte d’Ibert [grand sourire] et bien sûr la mélodie du Secret de Fauré [mouvement des bras vers le ciel qui termine la phrase en un suspens bien doux]…

Alors là, moi, forcément, je suis épaté.

10/06/2008

10/06/08 - 17:27

C'était écrit-c'était dit.

Il y a des choses que vous attendez vivement parce que vous savez qu'elles sont évidentes. Une rencontre par exemple. Une rencontre avec quelqu'un que vous êtes sûr de connaître, que vous êtes sûr de comprendre parce que le fil des conversations dites virtuelles vous a depuis longtemps sauté au visage et apporté mille fois plus que tant de badineries et de bavardages alentour. Cependant, vous aimez bien cette attente de la réalisation, vous aimez savoir qu'il va y avoir ce moment, bientôt, plus tard, où cela se concrétisera et où, alors, vous serez sûr que oui, c'était évident. Alors, il y a une petite pointe dans votre coeur. Parce que c'est aujourd'hui, c'est tout à l'heure. Vous aimeriez bien, soudain, repousser, oh! juste un tout petit peu, les choses. Attendre encore un peu. Et puis, le bruit de la sonnette se fait entendre. Elle arrive.

Et c'est évident.

PS/
Un jour on ira à Tel Aviv, on rigolera comme des petits fous avec un prince et une princesse.

09/06/2008

09/06/08 - 23:53

Les maisons sont hantées. Souvent.

C'est toujours pareil. Chaque fois, lorsque j'entre dans cette maison, en général le soir, dans cette vieille demeure postée au bord du boulevard défoncé de Beauvais comme une vigie ancienne avec sa tour blafarde et ses fenêtres où l'on imagine des elfes cachés, c'est comme si j'entrais dans un château vaguement hanté. Comme dirait l'autre: "... mais de gentils fantômes". Les portes grincent, les clefs sont lourdes. Il y fait toujours un peu sombre et jaune. On croirait que l'éclairage est dû à de gigantesques candélabres pendant aux plafonds décrépis, mais non, c'est l'électricité, ici aussi, et rien que cela est étonnant. Les meubles sont recouverts de toiles cirées ou de serviettes ou de tissus, afin de les protéger sans doute du moindre éclat de lumière qui pourrait les faire basculer du côté de la vie. Tout est feutré. L'escalier en colimaçon, s'il craque et tremble sous les pas, menaçant ruine, est enveloppé d'une sorte de tapis beige épais au fond duquel, en passant, on s'enfonce un peu. Les bruits de la maison semblent tous s'y engloutir gaiement. Le moindre recoin est occupé par un objet qu'on n'a pas dû déplacer depuis des lustres. Je suis certain qu'il suffirait qu'on les soulève, pour qu'un rond clair s'en dégage et nous fasse découvrir l'ancienne couleur de la moquette ou de la tapisserie. Des fleurs en plastique, datant sans doute des années mille neuf cent cinquante et quelques, font voisinage avec des poteries et des céramiques biscornues et aussi, oui, des peluches râpées au pauvre sourire et semblant regarder tendrement les croûtes huilées accrochées aux murs grisâtres dans d'immenses cadres dorés et moulurés qui les font paraître si petites. La propriétaire des lieux vaque toujours, se glissant d'une pièce à l'autre, sorcière fripée au regard malicieux. Il est minuit et le téléphone sonne. Vieille sonnerie drelin-drelinnante qui se propage comme une onde renversante. Je monte à l'étage. Et chaque fois je me fais prendre au piège: tentant l'ascension de cet escalier tournant et étroit, je renverse le christ de bois peint pendu au mur, dans l'angle, m'accrochant à la pointe horrible qui dépasse de ses chevilles transpercées et faussement sanguinolentes. Je m'arrête. Pardon, Monsieur. Le remets un peu en place et poursuis ma route vers l'étage de la maison magique. Derrière moi, le christ légèrement de biais, je le sais, doit bien sourire de tout cela.

06/06/2008

06/06/08 - 14:13

Deux.

Encore et toujours, je me prends à sourire bêtement après avoir raccroché le téléphone. Allongé sur le lit, encore habillé, je balaie la pièce du regard, écoutant les bruits sourds, atténués, de la rue, comme un poisson ressentirait vaguement la vie d'un autre monde, celui de l'autre côté de l'eau. Il est minuit passé. Les choses ont ralenti leur cours. Je viens d'entendre sa voix et cela suffit à me transporter, comme au premier jour. Alors qu'il est ailleurs, je suis avec lui, je vois, je touche, je sens le grain de sa peau blanche. Je compte, une à une, les constellations de son dos. Ma main, mon doigt tendu survolent ce lieu étrange où se situe la frontière entre son corps et le reste du monde. Ainsi, je le sais, je voyage. C'est que mes nuits, même seul, sont tellement peuplées depuis que je le connais...

04/06/2008

04/06/08 - 18:02

...

Du vent dans les branches.
Quelque chose, on dirait, bouge, et frissonne.
Je me lève. Heureux.
Et je m'en rends compte: je suis tout autour.

30/05/2008

30/05/08 - 14:45

Retour: les pieds sur terre.

J'avais vingt et un ans, un peu plus peut-être, j'étais parti passer six mois en Guinée Conakry, j'avais arpenté ce pays qui m'avait renversé, bouleversé, qui remuait des choses inconnues en moi (et cela dure toujours, aujourd’hui), je sentais des bulles remonter et éclater, quelque chose se mouvoir sous ma peau, j’étais rempli d’images de brousse sous l’orage de mousson, de villages serrés sous les frangipaniers et les flamboyants, de camps de réfugiés et de camions remplis à ras gorge de pauvres errants, de salles de classe délabrées recouvertes de cris d’enfants joyeux habillés en petits uniformes bleu clair et dégoulinantes de soleil et de chaleur, je voyais encore les visages fiers de Sira, de Sadio, de ce marchand de sel coiffé d’un chapeau-parapluie sur un marché de la lointaine Guinée forestière, de cette vieille femme ravagée par les ans et les maladies et au sourire édenté, tellement grand que j’avais eu l’impression que le monde pouvait y entrer en entier, je voyais leurs peaux, leurs mains, leurs gestes, et je savais aussi que j’avais découvert quelque chose de profond en moi, quelque chose autour de quoi j’allais pouvoir construire ma vie, je revenais d’une leçon de choses, j’avais changé.

Et puis, dès le soir de mon arrivée, je m’en rappelle bien, ne sachant pas trop encore comment poser les pieds sur ce sol fragile, ce pays qui me semblait si loin de moi, dont j’essayais de me rappeler que c’était bien le mien, le petit groupe de mes amis (groupe que je m’étais fait à l’époque du lycée, trois amis chers avec qui j’avais passé cette période un peu éthérée pour moi autour de balades en forêt à réciter de la poésie, à monter des théories fumeuses de pseudo-philosophie sensées changer un monde que nous ne connaissions pas, petit cercle fermé aux allures légères et qui nous faisait, un peu, oublier notre mal-être en nous enfermant un peu plus), ce groupe m’a harponné, je l’ai vraiment ressenti comme tel à ce moment, j’ai senti qu’ils avaient attendu patiemment que je revienne pour me remettre la main dessus, moi qui étais sorti du cercle et qui n’en étais sorti, forcément, que temporairement. Je leur avais manqué, sans doute, je le comprenais, j’étais même très enthousiaste à l’idée de leur faire partager ce que j’éprouvais, ce qui m'interrogeait, me dérangeait, ce que j'avais vu là-bas et en moi, ils m’avaient manqué aussi, différemment mais vraiment, mais là, je me sentais un peu contraint de passer la soirée avec eux, comme ils le voulaient, malgré mon envie sourde de me réapproprier ce flux de choses, de sentir mieux le courant de ce fleuve nouveau en moi. J’étais heureux malgré tout de les revoir, même si je pensais que c’était une erreur et qu’il eut mieux valu prendre du temps, parce qu’on ne revient pas indemne d’un voyage, où qu’il soit. Mais je les ai suivis.

Et alors ils m’ont emmené, exactement comme avant, dans le même restaurant chinois d’Arcachon. Tous les gestes et mots en forme de cérémonie immuable se sont répétés, gestes et mots que j'avais oubliés et qui là, maintenant, me sautaient au visage, et me faisaient mal. Sur le chemin, après quelques questions oiseuses, sans guère de rapport avec ma vie là-bas, ni avec mon voyage, ni avec moi, je me rendais compte qu’ils reprenaient le cours de leur conversation de la veille, sans penser à mon décalage déroutant. Ils me ramenaient dans leur cercle, je ne devais pas avoir le choix et j’avais le sentiment d’étouffer. Je me sentais soudain d’une telle tristesse. Ils ne voulaient pas savoir. Et cela me prenait aux tripes.

Plus tard, au dessert, ils ont sorti une grande enveloppe. C’était un cadeau de leur part. Pour moi. Je m’en voulais déjà de tout ce que j’avais pensé. Je me disais : c’est normal, ils ont eu leur vie, ici, pendant que toi, tu avais ta vie. Laisse-leur du temps, à eux aussi. Il faut que vous retrouviez un chemin en commun. Mais je ne voulais absolument pas faire de ce « séjour » une parenthèse, je voulais le leur crier. Je voulais en faire un fil continu, un fil tendu pour m’emporter de l’autre côté d’une rive que je commençais tout juste de percevoir. J’avais changé, et peut-être pas eux.

Alors quand j’ai ouvert l’enveloppe et que j’ai vu qu’ils avaient pensé me faire plaisir en m’offrant une place au concert de Céline Dion où ils allaient ensemble quelques jours plus tard, j’ai éclaté en sanglots. Ils ont certainement cru que cela me touchait. Moi, au contraire, je savais à cet instant qu’ils ne me connaissaient pas, qu’ils ne m’avaient jamais connu, que j’avais menti sur moi pour en arriver à cela et que je ne voulais pas continuer ainsi. Et pendant qu’ils me souriaient, pendant que je leur disais que j’étais fatigué et que je voulais rentrer, pendant que je me laissais flotter sous un ciel magnifique qui portait les mêmes étoiles que là-bas, je décidai de leur écrire, une fois rentré chez moi, et de ne plus les revoir, en attendant qu’ils comprennent.

28/05/2008

28/05/08 - 16:55

Ce joli matin.

Ma voiture était bloquée sur la petite route montante, derrière un groupe de chevaux dont j'admirais les formes ondulantes, les robes grises et acajou. Le temps ne cessait de changer, passant du soleil éclatant au couvert sombre et gris et presque violet.
J'ai garé la voiture sur le bas-côté, tout contre les haies de charmilles et d'aubépines récemment taillées. J'ai ouvert la portière et le vent s'est engouffré, goulûment. C'était comme si l'on me plaquait contre une vitre froide et parfaitement lisse, assez souple pour me revouvrir en entier et pour passer en-dessous de mes vêtements. Je me sentais chatouillé jusqu'au-dedans.
Les chevaux s'éloignaient. J'entendais leurs sabots faire raisonner de lourds diapasons.
J'ai posé un pied sur le montant de la voiture et j'ai pris appui dessus. Je voulais voir au-dessus de la haie. Cet au-dessus s'est aussitôt découvert, gigantesque et tragique comme un voile déplié, ou bien la traîne d'une si ancienne robe qu'elle fut laissée là. Le vent déboulait des collines alentour et venait se répandre en cascade sur le champ de blés verts. Alors, les épis ployaient en courant et cela faisait - ô douceur - comme une peau qui se soulève (et que je connais si bien) quand ma main le soir s'y pose.