31/07/2007Géographie du quotidien.Lui: Je ne connais pas Beauvais. C'est dans la verdure?
Moi: ... Oui, on peut présenter les choses comme ça, en effet. C'est dans la verdure. 26/07/2007... in vento et rapida scribere oportet aqua...Soles occidere et redire possunt
Nobis cum semel occidit brevis lux
Nox est perpetua una dormienda.
Catulle.
Le vent passait tout autour, depuis le couvert des arbres jusqu'en-dessous. Les grands troncs, noirs, bleus, couverts de cicatrices, n'y faisaient pas obstacle. C'est un peu comme si les mots se cachaient derrière en riant, des lutins qui répèteraient leurs secrets écrits dans le vent depuis des siècles, depuis partout. L'air que je respirais ressemblait soudain à un palimpseste absolu mais ce n'était qu'une impression, une fulgurance vite enfouie, un soupçon peut-être, comme ces idées qui semblent venir et s'éclairer mais qui s'entourent aussitôt de tout le noir qu'elles peuvent. Et qui nous laissent seuls.
23/07/2007De la fenêtre de mon bureau, je vois ça...
Enfin, non, je vais trop vite: c'est depuis la fenêtre de ma tête. Mais c'est un peu pareil, je voulais juste passer sur les détails. 18/07/2007Vivre avec de tels hommes...Il est là, bedonnant, ronchonnant, il parade un peu dans cette pièce sans personnalité mais avec un grand bureau recouvert de cuir important. Il m'a demandé d'aller dans le recoin, derrière le paravent, enfin, ce qui ressemble à un paravent mais n'en a absolument pas l'élégance. Il m'y a rejoint et ma visite a l'air d'être plus pour lui l'occasion d'une pseudo conversation, du genre de celle qu'on peut avoir quotidiennement, éternellement répétée, avec sa boulangère ou avec le vieux monsieur qui est son voisin de palier.
...
- Alors comme ça vous travaillez pour la Région...
- Ben oui. Ici, à Beauvais.
- Ah. Et vous faisiez quoi avant?
- Avant, j'étais en Afrique, sur un projet de développement.
(Il recule, imperceptiblement. Il prend un air un peu méprisant.)
- Ah. Vous aimez l'Afrique...
- Ben oui.
- Ah. C'est que vous aimez les Africaines, c'est ça.
(Je reste un peu interloqué)
- Non. Pas particulièrement. Enfin, ce n'est pas pour ça.
- Vous avez eu des histoires avec des Africaines? Vous avez le sida?
- Je ne vois pas le rapport.
- Ah?
- Ben non, je ne vois pas.
- ...
- ...
- De toute façon, je connais bien l'Afrique. Mon frère y était, là-bas, du temps des...
- Du temps des?
- Ben, quand on y était, quoi. Bamako, le Cameroun, tout, ça, c'est pareil. C'était avant qu'ils nous chassent. Enfin, bon, moi, je dis, ils étaient plus heureux avant, avec nous. Mais bon, ils ont voulu, on voit ce que ça a donné.
(Là, j'ai envie de partir, je voudrais ne pas entendre ça, ne plus être là. Je m'apprête à dire quelque chose mais il continue. De toute façon, il ne me regarde pas, je ne sais pas trop à qui il parle.)
- Il valait mieux partir, ils nous auraient tous tué.
- Nous?
- Oui, enfin, mon frère, les Français, quoi. On dit que ces gens-là ont développé des économies, des systèmes, enfin, je ne sais plus trop quoi, il y a des études suisses, je crois, mais bon, ils voulaient tous nous tuer, il valait mieux partir, tant pis.
- Si vous le dites.
- De toute façon, monsieur (là, il s'adresse à moi, je crois qu'il me regarde vraiment pour la première fois), je suis contre la repentance. (Il a mâché ces mots: "contre la repentance".)
- C'est-à-dire? J'ai déjà entendu ça.
- Je suis contre, c'est tout. J'ai toujours été contre. Pour tout.
- Je peux y aller?
(Geste las. Il est avachi sur son bureau. Il doit souffrir beaucoup. Non?)
Et je suis parti. J'ai quitté le cabinet sentant le produit d'hôpital, l'aseptisation. Oui, il s'agissait d'un médecin. J'étais là pour ma visite médicale afin de pouvoir entrer dans la fonction publique et les services de ma collectivité m'avaient demandé d'aller voir ce médecin, précisément, parce que c'est lui qui est agréé. je suis sorti du cabinet médical. En face de moi, il y avait l'entrée fabuleuse de la cathédrale Saint-Pierre...
PS/
"Tellement j'ai faim, je dors sous la canicule des preuves. J'ai voyagé jusqu'à l'épuisement, le front sur le séchoir noueux. Afin que le mal demeure sans relève, j'ai étouffé ses engagements. J'ai effacé son chiffre de la gaucherie de mon étrave. J'ai répliqué aux coups. On tuait de si près que le monde s'est voulu meilleur. Brumaire de mon âme jamais escaladé, qui fait feu dans la bergerie déserte? Ce n'est plus la volonté elliptique de la scrupuleuse solitude. Aile double des cris d'un million de crimes se levant soudain dans des yeux jadis négligents, montrez-nous vos desseins et cette large abdication du remords!
Montre-toi; nous n'en avions jamais fini avec le sublime bien-être des très maigres hirondelles. Avides de s'approcher de l'ample allègement. Incertains dans le seul temps que l'amour grandissait. Incertains, eux seuls, au sommet du coeur.
Tellement j'avais faim."
René Char.
Vivre avec de tels hommes.
L'Avant-Monde. 17/07/2007Les paradoxes.Que faire, alors que la vie avance comme un train lourd?
Que faire face à l'inéluctable? quand vous êtes au quotidien confronté à la folie progressive de votre mère? quand celle-ci emporte tout avec elle et que vous vous dites qu'il n'y a plus qu'à faire le deuil de quelque chose qui n'est pourtant pas tout à fait mort?
Pourtant, vous gardez votre sourire et vous vous demandez comment cela est possible quand il y a tant de douleurs autour. Vous voudriez cogner, crier, casser un mur et une vitre, ce mur et cette vitre qui ont enfermé quelque chose (mais quoi?) un jour. Vous voudriez revenir en arrière tout en étant maintenant, à ce moment présent qui vous aimez tant (parce qu'il est là, celui que vous cherchiez, il est venu). Votre peau se tend, elle pourrait craquer tant elle a mal, vous en avez conscience. Mais là, sur vous, en vous, DANS vous, il y a ce sourire qui s'esquisse, qui prend sa forme et son sens et vous irradie. Cela vous dépasse. Vous êtes heureux. Et alors? C'est une faute? Non, c'est votre combat, c'est votre victoire face à rien. La radio, la nuit.Je l'écoutais cette petite vieille évoquer ses doux et moins doux souvenirs, elle parlait en roucoulant un peu, de sa voix tremblée, je la devinais belle et coquette, je voyais bien ses boucles d'oreilles discrètes, sa broche dorée agrafant son gilet de laine vert, sa main ridée et tordue ne pouvant plus porter de bagues agrippée au pommeau de sa jolie canne. Et je m'en fous bien qu'on me dise qu'elle ne ressemblait pas à cela. C'était un peu comme si sa voix la faisait apparaître clairement, elle toute entière avec sa longue vie derrière. "Oui, c'est vrai, j'étais assez jolie, avant", dit-elle, gourmande, au jeune homme qui l'interrogeait. Alors, je revis ma grand-mère quand elle rougissait en évoquant un épisode coquin de sa vie, ou bien Simone, ma douce Simone, me parlant de ses regrets qui ressemblaient dans les inflexions de sa voix et dans l'évocation de ses regards perdus à des bonheurs encore possibles... De bon matin, j'suis toujours plein d'entrain, lalalalalilaliloulalèèèèreuuuh!Bon, d'accord, il est déjà 9h40. Et alors?... Je cite. 11/07/2007C'est un peu comme ça que j'aime regarder la vie, ni dedans, ni dehors, ici, ailleurs.
Expérience de sorcellerie.Il y a des livres dont vous n'arrivez pas à sortir. Mais je dirais que c'est plutôt que ne voulez pas en sortir, tellement vous avez imaginé l'écrire. Ou encore: vous l'avez écrit en le lisant. Non, ce n'est pas ça, c'est plutôt: vous l'avez lu tellement fort qu'il s'est écrit dans votre tête, dans vos tripes. Oui, voilà, c'est ça. Il y a des livres qui sont de cette nature. A tel point que leur objet même ressemble aux mots qui sont dedans. Parce que quand vous le regardez, ou rien que le fait de le toucher, c'est une magie qui opère, ça vous soulève, vous partez loin et vous vous ressemblez.
J'en ai lu un comme ça, un de ces dimanches de juin. Depuis, il m'accompagne.
09/07/2007Une barque sur du lait. N'importe quoi...Tu connais pas Cléopâtre? Ben c'est moi. Voilà. Navigation.Je repense à hier soir. J'étais tout contre lui, à peine saoûl. Sa peau faisait des effluves dorées. Son ventre chaud et doux, c'est comme si ma main était encore sur lui et pouvait y aller et venir, là, maintenant, comme une barque sur du lait. J'aurais pu ne plus bouger, rester dans ce monde-là, je le sais.
Des fois, on riait, l'un contre l'autre; d'autres fois, ma tête se laissait aller et alors je le respirais; je sentais la pression de sa cuisse et des bruits pâles remontaient du dehors, derrière les vitres. Le temps n'avait plus de prise. Alors, la fade journée du lendemain s'est déployée tout aujourd'hui mais je me rends compte à quel point tout cela me traverse, me porte et me chavire en même temps, depuis. 04/07/2007Cadeau!On arrive en Picardie, il pleut.
On passe le panneau "Picardie" (je devrais dire "Bienvenue en Picardie") venant de Paris et il se met à pleuvoir. Vraiment, c'est comme s'il y avait une frontière.
Et c'est comme ça souvent: on passe ce panneau et on tombe dans le brouillard, ou dans le crachin. La route est sale, elle est mouillée, on allume ses phares...
Alors on pourrait croire que c'est triste, que c'est déprimant. Mais non. Parce que la pluie s'arrête toujours à un moment. Et même si cela ne dure pas, ça a la fulgurance de l'éclaircie et du renouveau. Soudain, les champs détrempés s'illuminent sous un ciel noir ou violet parce qu'un soleil s'est manifesté on ne sait comment. Les tableaux se suivent alors, tous plus lumineux les uns que les autres. On en rigolerait tellement c'est beau. Parce qu'on n'y croyait plus. Parce qu'on sait bien que ça va s'éteindre aussi...
Rien n'est plus beau que ce "beau temps" sorti de nulle part et aussitôt englouti. On le guette partout, quand il a disparu. Et il vient toujours quand on ne l'attend pas.
Moi, j'aime bien les cadeaux. 02/07/2007C'était hier.Nous sommes tous les deux attablés, devant ce café qui refroidit. Elle ne me regarde que par moments, entre deux phrases, un peu hâchées. Je voudrais mettre ma main sur la peau douce de sa joue, sa peau de plus en plus transparente.
C'est à chaque fois pareil. Je suis là depuis deux ou trois jours. Et c'est le matin du départ que l'on parle, que l'on se dit les choses dures et belles, que l'on pleure. C'est comme si l'on ne s'était que frôlés jusque là, un papillon et une lumière. Et maintenant, on brûle un peu.
Un moment, elle se retourne vers moi. Ses yeux sont immenses. De grosses larmes roulent comme des cailloux. Elle me dit:
- Tu sais, Nicolas, c'est si dur de parler à ses enfants.
Oui, maman, je sais, je le sais bien. Retour.Des fois, j'ai le sentiment de revenir de loin, de très loin. C'est tout mon corps qui me le dit parce que c'est comme si j'avais fait ce voyage à pied, qu'il y avait eu des collines, des rivières à traverser, des villes qu'il avait fallu affronter, des gens, un parcours, des épreuves. C'est ridicule parce que je ne reviens pas "effectivement" de loin. Mais il y a une inscription de cette fatigue, de ce voyage en moi et je sais, parce que je me "connais", qu'elle est réelle. Alors quand c'est là, je me dis, avec une grande satisfaction: je suis revenu.
Et puis c'est beau, les voyages. Malgré les fatigues. C'est beau de re-venir.  |