27/08/2007Mali...Voilà, je pars quelques jours (mais les jours comptent-ils vraiment là où je vais?) au Mali, chez moi, voir les gens que j'aime, demain soir, je serai dans les odeurs de latérite mouillée de Bamako pendant la saison des pluies, je poserai mes sacs et j'irai embrasser les gens des quartiers, le dernier orage annoncera le prochain, il y aura les bruits, les lumières de la grande colline, il y aura le fleuve partout et j'attendrai avec délices, dans cette rumeur que je connais si bien, la succession des petits jours et des grands soirs. Je vous embrasse. A bientôt. 23/08/2007Dans la série "Rappelons-nous un peu; utilisons des mots obsolètes." (3)
Ubéreux, euse - adjectif
(du latin uberosus, fertile)
Qui produit beaucoup, fécond.
« Ce qui est ubéreux, surtout la gaieté, répugne singulièrement aux natures délicates et rêveuses » (Sainte-Beuve)
C’est fait exprès, pour nous faire croire. Il n’y a qu’à regarder la télévision pour en être certain. On nous inonde des images du monde, comme s’il nous fallait ça pour nous assurer qu’il continue de tourner, qu’il est ubéreux et qu’il n’est donc pas tout à fait mort. Mais ce sont des histoires, tout ça. Même si ça occupe, c'est certain...
Dans la série "Rappelons-nous un peu; utilisons des mots obsolètes." (2)
Allèchement - nom masculin
(du latin allicere, attirer)
Ce qui plaît, flatte le goût et attire. Attrait, appât, amorce.
« Quel allèchement que de mettre d’accord la beauté morale et la beauté physique ! »
(Honoré de Balzac)
Quand je le regarde, nu, étendu près de moi, endormi, alors que la nuit a pris forme mais que les lumières bleutées du dehors urbain viennent donner à la chambre l’allure d’une fabrique de sensibilité, je me sens pris par quelque chose qui me dépasse, une vague violente qui, paradoxalement, m’emplit de douceur. C’est un véritable allèchement qui me transperce et m’emmène vers lui. A peine en ai-je pris conscience, déjà je vois ma main posée sur son flanc pâle, juste remonté par la respiration normale de son sommeil…
Dans la série "Rappelons-nous un peu; utilisons des mots obsolètes." (1)
Infimité - nom féminim
(du latin infimus, qui est au degré le plus bas)
Condition d'une personne infime.
"Le cardinal Fleury avait passé sa vie d'abord dans l'infimité, après à se pousser et à faire sa cour à tout le monde." (Saint-Simon)
Il n'y a pas de honte à reconnaître, voire à revendiquer sa propre infimité. On devrait même plus souvent s'y contraindre parce que tout le reste, au fond, n'est que mensonge et duperie. Et c'est vain. Je ne crois pas trop à la définition de l'existence, trop attachée à l'étymologie, et qui nous raconte qu'elle consiste à sortir de soi, au sens propre. Ce serait plutôt l'affaire d'être vraiment soi-même et de parvenir enfin à l'exposer au-dehors, à le rendre accessible, à en faire don, qui serait le propre de l'existence. Or, pour cela, il faut aller au-dedans de soi, s'y chercher, s'y trouver en se cognant à nos murs. Et accepter de n’être que cela, de ne pas croire aux conforts des classes et des salons. Mais alors on saurait, on finirait bien par savoir: l'infime est de l'ordre de l'infiniment petit. Et là, c’est proprement vertigineux.
21/08/2007Train-train.Les gares le matin ont quelque chose d'envoûtant. Surtout les gares parisiennes.
Au sortir de l'effroi du métro, de sa violence sourde et de sa lumière verdâtre, on pénètre dans ces espaces ensommeillés, où tout pourtant vibrionne, par des portes ridicules, à soufflets, des passages obligés mais ceints par des murs de verre, des murs de rien. Ici, tout est encore intérieur mais il y a ce quelque chose d'ouvert, comme une promesse ou plutôt une incertitude. Sur les quais, on aperçoit le ciel, la couleur du temps. Ces gares, on dirait des sas, en fait, des pistes de décollage pour se projeter dehors. Et les gens font comme si cela ne leur faisait rien, tout ça, comme si tout cela était habituel et vaguement normal. Ils partent en excursion mais ils jouent les endormis.
Alors j'aime bien les regarder.
L'autre matin, à cette heure difficile parce qu'elle hésite entre le jour et la nuit, je me suis engouffré comme cela dans un de ces trains qui attendent d'éjecter à chaque fois leur lot de molécules humaines en-dehors de la Ville, vers d'autres villes. Tout était particulièrement fluide, je ne saurais trop dire pourquoi: l'air avait par exemple cette couleur mouillée, suintante, qui grise tout et atténue les contrastes comme les bruits ou les odeurs. Donc, tout se mêlait.
Les gens s'entassaient autour de moi, cela parlait un peu mais c'étaient surtout des signes échangés entre eux; cela procurait en fin de compte le spectacle d'un ballet légèrement ralenti, comme s'il fallait cette douceur supplémentaire pour prendre le temps de tout intégrer, de tout digérer, de rentrer en éveil sans cassure ni éclat. Tendrement. Comme un couteau s'enfonce dans le beurre déjà sorti...
Quand la machine a fini par s'élancer, après ses hululements doux et froids, tristes comme la mort qui se rappelle, nous sommes entrés dans la pluie.Ce qu’il y a eu d’extraordinaire à ce moment-là, c’est que notre train s’est mis à en côtoyer un autre. Et cela a duré tout le temps de notre parcours en proche banlieue. Les deux trains se sont alors successivement frôlés, un peu éloignés, rapprochés jusqu’à donner le sentiment de se toucher ; leurs vitesses baissaient ou augmentaient et ainsi quelques fois nous remontions le fil des voyageurs derrière leurs vitres sales et dégoulinantes, j’avais le temps de les regarder, de les épier, d’identifier le journal qu’ils faisaient mine de lire et soudain, notre train ralentissait et tout le fil de perles remontait dans l'autre sens comme dans un jeu, les mêmes visages, les mêmes attitudes, les mêmes gens, parfois un sourire échangé, parfois un regard étonné, souvent rien ; et cela recommençait au milieu de ces paysages de ruines modernes, de ponts métalliques et de murs de bétons partout, dans l’enchevêtrement considérable des voies et des rails luisants, dans la douceur hallucinée de ce jour très ordinaire… Ce chevauchement avait quelque chose de sensuel et grave, un peu comme si deux mondes se frottaient avant de se quitter. En somme, je partais en voyage. 16/08/2007Un film. Des larmes.Elle s'approche de la piscine. L'eau devant elle fait des miroirs bleus qui cassent les lignes des carreaux. Les bruits de la fête à côté parviennent soudain plus étouffés; on aperçoit juste les garçons et les filles qui dansent derrière elle, qui parlent, qui crient, et tout est chuchotement lointain.
C'est quoi, une petite fille encore ou une femme déjà? Quel âge a-t-elle, là, maintenant? Marie... Les restes du rouge à lèvres de la tendre pieuvre qu'elle a embrassée tout à l'heure lui ont laissé les marques d'une comédienne démaquillée de force... J'entends encore raisonner cette phrase: "Tu as de la chance, Marie. Beaucoup de chance..." énoncée comme un regret et comme une envie, dans le même temps, par celle qui lui aura fait le plus de mal et le plus de bien dans sa vie présente.
Un pas pour s'approcher encore un peu du bord. Elle se laisse tomber droite dans l'eau et la musique envahit tout dans la salle. Je ne peux pas m'empêcher de pleurer, je ne le veux pas parce que je sais bien que c'est trop précieux de pleurer pour quelque chose qui vous fait du bien. Les images du film s'engloutissent, tout remonte et moi, je sanglotte, je me laisse couler. Je vois bien la fille assise dans le fauteuil à côté de moi, qui me regarde par à-coups et s'étonne un peu parce que ce n'est quand même pas très raisonnable, tout ça... Les images continuent. La belle fille qui danse, pulpeuse, splendide, si entourée, si seule, oui, c'est ça, dans une solitude d'autant plus absolue que tout le monde tourne autour d'elle; la copine boulotte qui rejoint Marie et plonge avec elle, et leurs deux corps qui remontent en planche à la surface de cette eau de Javel aussi pure et aseptisée qu'une image glaçante; leurs corps se rejoignent pour faire une figure de natation synchronisée jusqu'à ce que le regard cru et coupant de Marie à la caméra coupe tout, le film, la musique, l'image, la séance...
Quel est donc ce sentiment presque pervers d'aimer ces choses qui vous font du bien et du mal, ces choses qui remuent et font des boules indéfinissables au-dedans? Parce qu'il y a quelque chose de beau dans la douleur et l'apprentissage du bonheur et de la liberté? Que tout cela est intimement lié?...
J'ai encore quelques minutes pour arrêter de pleurer avant que la lumière ne revienne, quelques minutes pour redevenir un peu décent et normal, le temps d'un générique de fin. Mais surtout, toi, tu es là, à mes côtés, et tu sais bien. Tu ne me parles pas parce que tu sais bien. Je me dis que tu es là, tu es là et c'est bien. Et doucement, je me remets.
Une fois dans la rue, alors que le jour se fait encore, je respire comme si j'avais été en apnée pendant des heures. Cet air, au fond, je l'avale plus que je le respire, je le bois et il prend tout. C'est ça, être vivant? 14/08/2007Glissade.Notre barque glissait pendant que le jour se trainait encore sous le voile continu du ciel. La Loire et la Vienne se confondaient ici et cela faisait une pointe de sable un peu rose qui s'avançait infiniment, attirant des oiseaux plutôt blancs et tranquilles. Le bruit du moteur n'était qu'un souffle très légèrement cahotant, presque un murmure, juste un peu plus qu'un murmure, en fait. Au fond, je me disais que l'eau était ce qui faisait la terre ici; jusqu'aux tours des chateaux que l'on voyait un peu partout, innombrables, étincelantes, me faisaient penser à ces miroirs étalés et glissants parce qu'ils ressemblaient à des phares, parfois même à des plongeoirs revenus d'un pays de magies.
Alors, c'est bien étrange de se rendre compte soudain à quel point un élément du paysage peut prendre tant de puissance sans la moindre violence et tout couvrir de son aile, par le dessous des choses. Là-bas, ce ne sont, en fin de compte, que des rivières, et des confluences. Il ne sert à rien de regarder des cartes et d'apprendre qu'ici, la terre est ferme. Les plaines ont l'air de flaques oubliées; elles s'assèchent depuis des années et attendent qu'un fleuve revienne les lécher ou les noyer. Ce n'est qu'une question de temps.
08/08/2007Je vais courir au Canada.Eh ouais. C'est classe, non? 03/08/2007Vie.J'y vais. Je le rejoins. Et c'est toujours - toujours - quelque chose qui tremble en moi. Mais de ces tremblements qui sont de l'ordre du frémissement, qui vous rappellent que votre peau est vivante et qu'en-dessous, au loin, un sang afflue.  |