"... si vous la rencontrez, bizarrement parée, traînant dans le ruisseau un talon déchaussé et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé, messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordures au visage fardé de cette pauvre impure que déesse famine a par un soir d'hiver contraint à relever ses jupons en plein air. Cette bohème là, c'est mon bien! ma richesse, ma perle, mon bijou.. ma reine... ma duchesse..."

J'écoute : le vent
Je regarde : le vent et ses effets
Je lis : des images
Je joue : comme un chat
Je mange : les pulpes et les intérieurs
Je bois : de tendres mélanges
Je cite : mes amis, même ceux que je ne connais pas, en vrai...
Je pense : à ceux qui m'aident à vivre
Je rêve : de mieux les accompagner
(mis à jour mercredi 29 novembre 2006 à 15:10)

24/09/2007

24/09/07 - 12:25

Petit intermède dans ma série malienne: Une promenade d'anniversaire

Vous vous retrouvez pour son anniversaire, lui qui ne le fête habituellement pas. Ce sont alors les scènes que vous aimez tant: la longue tablée, le long repas, les discussions qui s'éternisent et s'entrecroisent et les rires ou les regards en coin. Le vin fait doucement flotter les esprits. C'est un dimanche après-midi, un bien beau jour. Et vous vous prenez à tout regarder d'une façon légèrement ahurie, un sourire un peu bête éclairant votre visage, tout est bien.

Une fois dehors, le ciel est partagé et de soudains éclats de soleil vous inondent brusquement, sans prévenir, avant de s'enfouir dans une ombre un peu fraîche. Les cadeaux sont offerts, là, comme ça, dans la rue, un endroit un peu inhabituel pour ce cérémonial. Les gens dans la rue et dans les voitures qui passent, nous regardent, j'ose croire qu'ils nous envient un peu. Puis, ce sont les bises, les au-revoir car quelques uns repartent chez eux. Alors, avec ceux qui restent, vous prenez la décision d'aller marcher et de trouver un coin d'herbe pour s'asseoir.

Le plan d'eau du Canada est noyé dans une foule incroyable de promeneurs du dimanche. On croirait que tout Beauvais s'est donné rendez-vous dans le seul endroit paisible connu, endroit qui, du coup, ne l'est plus du tout, paisible... Et au cours d'une discussion, allez savoir pourquoi, on en vient à parler de l'existence hypothétique d'un cimetière soviétique en plein plateau picard, perdu au milieu des champs de betteraves. Nous décidons d'y aller. Ce sera notre "promenade", notre "diversion"...

Et nous voici dans ce cimetière isolé, au loin des villages et des hameaux disséminés, sur ce long plateau légèrement ondulé. C'est un grand rectangle de pelouse tondue, rayé de lignes régulières de sépultures en triangle, comme si des flèches de pierres avaient été plantées là, à l'envers, certaines portant des noms venus de loin, d'ailleurs, d'autres terres, des noms en "ov", beaucoup, et beaucoup d'autres pierres sans nom, sans date, ou seulement un intervalle, 1941-1945, ces gens sont là, dans le silence du vent picard, ils ont fini ici, c'est ici qu'ils nourrissent la terre et que leur âme se disperse.

Nous errons, un peu étonnés, au milieu de ce grand champ un peu spécial, entre deux bosquets de bouleaux aux troncs gris mauve et quelques haies d'épineux. M. chante doucement un air d'opéra, cela fait un bel hommage, ici. Puis, nous sortons du champ et prenons la direction d'une ligne d'éoliennes plantées juste à côté, dans un autre champ, plus classique, celui-ci.

C'était la première fois que je m'approchais d'aussi près d'une éolienne, juste en-dessous. La regardant d'en-bas, le ciel mouvant au-dessus de la grande machine tournoyante, cela me donnait l'impression que l'immense pieu de métal était en train de basculer sur nous, que c'était la fin. A la verticale des pâles tournantes, j'avais le sentiment un peu confus d'être condamné, de comprendre soudain quel avait pu être le dernier souffle de matière entendu par les guillotinés des siècles passés. Et pourtant, cela n'avait rien de morbide, vraiment rien. C'était juste un sentiment mêlé de remords étranger. Dès que je rouvrais les yeux, le spectacle était absolument magnifique, le vertige me reprenait et je regardais alors les champs infinis tout autour, j'écoutais le bruit du vent dans les pâles, je souriais à mes amis silencieux devant cette étrange confusion des genres: un anniversaire, un cimetière de guerre, une éolienne un peu magique et des champs perdus.

14/09/2007

14/09/07 - 18:55

III-

Et c'est bien ça, maintenant que je suis ici et que j'écris ça ici, c'est bien cela que je revois clairement, parfaitement, brillant comme une épingle dans la noirceur des tourments et indéfectiblement fixe, à chaque fois que les images me reviennent, que ma peau se souvient des moments de là-bas, à tel point que je confonds parfois si c’était la dernière fois, il y a quelques jours à peine (mais que sont les jours dans tout ça sinon une nuée insondable ?...) ou bien il y a sept ans, à mon arrivée là-bas, déjà sept ans. C’est bien cela, ce sentiment d’éternité, d’être en face de l’éternité et d’en avoir toute la conscience, toute l’assurance, qui m’assaille et me transperce, me transporte aussi, à chaque fois que des bouts de ce pays et de ces gens se mêlent au sang plein de mes rêves et de mes visions. Cette épingle, elle brille devant moi. Je ferme les yeux et je la vois. Je ferme les yeux et je vois la pluie de ce soir-là, je vois l’infinité des gouttes de pluie explosant partout et je vois aussi le bruit qu’elles faisaient ce même soir tiède et doux et je sais qu’au milieu de ces ondes magiques s’égouttaient les visages heureux des gens que j’aimais hier, que j’aime maintenant et que leur danse faisait le tournis en moi, de là-bas à ici, de ce soir-là à ce soir-ci.

Voici donc, à venir, en quelques mots, les « images » d’un voyage qui s’est arrêté. Je ne sais pas ce que cela donnera.

13/09/2007

13/09/07 - 15:28

II-

Alors, quand nous sommes parvenus dans la pièce de banco qui la fait ressembler pour moi parfois à un intérieur de termitière sacrée, les enfants s'y étaient depuis longtemps réfugiés et ils nous y attendaient et ont éclaté de rire à leur tour en nous voyant ainsi détrempés, ruisselants, les vêtements collés à la peau, c'était comme si le jeu s'était renversé, c'étaient nous les enfants refroidis et c'était frais et doux de recevoir tous ces rires en plein visage, comme ça, sans aucune retenue, comme le plus joli des cadeaux.

J'ai enlevé mes chaussures dont le cuir déteignait un peu et d'une rigidité particulière, un peu froide, à l'odeur forte de peau de bête vieillie et frappée. J'ai proprement détaché de moi mon T-shirt comme un épiderme devenu inutile et flasque. Et je me suis laissé tomber sur le matelas, me berçant déjà du bruit sourd de l'eau sur le toit et de ses gouttes plus musicales et frêles provenant des fuites dans les tôles percées de rouille et de leur chute irrégulière dans les seaux déjà disposés sur le sol de terre nue, dans la chambre.

Puis je me suis relevé doucement, m'habituant peu à peu à la lumière fragile de la maigre ampoule dansant sur son fil au plafond et masquée en partie par le voile d'araignée de la moustiquaire accrochée en-dessous. Regardant autour de moi ce monde qui dansait. Déjà les enfants avaient sorti le jeu de cartes et les distribuaient, faisant rouler les tabourets et les coussins pour choisir leur place entre les seaux et nous. Je leur souriais et prenais les cartes, mimant mes clowneries habituelles pour les faire rire encore. Et je regardais devant moi, peu à peu arrêté, de plus en plus obnubilé par la vision hypnotique que j'avais, la porte ouverte sur la nuit, là, devant moi et recouverte par le tissu sali devenu gris, usé, rendu translucide et ondulant juste un peu, comme une lente vague, sous l'effet du vent de dehors. Derrière lui, un grand théâtre se déroulait, les ombres chinoises de deux enfants de la concession, accroupis sur le seuil et jouant dans les flaques et les ruisseaux du moment, leurs corps frêles se distendant follement et faisant des formes effarantes, magiques et mystérieuses aux gestes insondables. Et tout cela dans le clapotement infini de la nuit mouillée africaine... C'était l'éternité.

12/09/2007

12/09/07 - 13:33

I-

Nous étions assis dans la tiédeur, en plein dedans. Les voix s'espaçaient entre les chuintements de la théière sur les braises et le claquement des verres en train d'être lavés. Ces longues mains noueuses les nettoyant avec délicatesse. Le visage d'un vieux assis, une pipe hors d'âge au coin de sa bouche fripée. Les yeux étonnés des enfants autour de moi. L'étrange douceur du temps passant comme un oiseau un peu triste.

Le ciel se couvrait. Je voyais des amas de molécules coagulées, des nuages noirs et bleus se nouer au-dessus de nous. Cela faisait un couvercle en train de se construire et de tout renfermer.

La pluie, alors, s'est mise à tomber. Par des gouttes grosses et grasses tombant comme des cailloux que la chaleur aurait ramollis. En quelques secondes, les chaises ont été tirées, les enfants ont disparu dans une fumée de poussière et de rires aigus, accompagnés des chiens maigres et des chèvres bêlantes. Les vieux sont eux rentrés, stoïques et droits, dans une lenteur mesurée, très efficace cependant. Et nous nous sommes retrouvés, Adame, ses trois enfants, Coro et moi, dans la petite pièce pauvre et peinte dans un bleu froid et clair, dans le bruit ahurissant de la pluie devenue violente, battante, hurlante, tombant brutalement sur les tôles simples faisant le toit, le métal ondulé se tordant et craquant sous les chocs liquides des milliers de fois répétés, avec acharnement.

Je regardais nos visages dans cette sorte de semi-pénombre de plein jour, les corps étalés et assis reprenant leurs occupations, le ventilateur mâchant l'air intérieur et rendant sa brise aussitôt comme le vomi d'une bête à ses enfants. Je me suis mis à sourire. Me sentant bien et protégé, comme à chaque fois, à ma place, dans les bruits et les images plus familiers que jamais.

Sortant au moment d'une improbable éclaircie parce que devant rentrer chez Coro, nous avons fini par quitter la petite maison d'Adame alors que la nuit était, semblait-il, tombée. Rideau fermé sur la ville abattue. La terre continuait de rouler sous nos pas, rouge de sang et de fer noyés et nous sommes partis pour rejoindre le quartier de Coro, tout à côté, sous une bruine fine et délicate et légère et qui donnait envie de la boire à pleine bouche... Mais nous n'avions pas atteint le marigot que l'orage éclatait de nouveau, l'eau comme des lances tombant drues, échelles entre le ciel et la terre déversant des hordes de sauvages effarés. Et nous nous sommes retrouvés, riant comme des enfants nus, les jambes dans la boue chavirante jusqu'aux genoux, traversant le marigot en hâte la tête cachée dans des pagnes et sous un pauvre parapluie de fortune tordu par le vent, et glissant sous les cailloux remués par l'eau, rentrant comme nous le pouvions vers une cahute qui nous protègerait de cette furie, et riant dans cette ville abandonnée de tous gens et de toute lumière, et riant, riant...