"... si vous la rencontrez, bizarrement parée, traînant dans le ruisseau un talon déchaussé et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé, messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordures au visage fardé de cette pauvre impure que déesse famine a par un soir d'hiver contraint à relever ses jupons en plein air. Cette bohème là, c'est mon bien! ma richesse, ma perle, mon bijou.. ma reine... ma duchesse..."

J'écoute : le vent
Je regarde : le vent et ses effets
Je lis : des images
Je joue : comme un chat
Je mange : les pulpes et les intérieurs
Je bois : de tendres mélanges
Je cite : mes amis, même ceux que je ne connais pas, en vrai...
Je pense : à ceux qui m'aident à vivre
Je rêve : de mieux les accompagner
(mis à jour mercredi 29 novembre 2006 à 15:10)

27/10/2007

27/10/07 - 11:14

XIV- Les choses connues.

Et chaque fois, je revenais à Kolokani comme on rentre chez soi.

Je me rappelle de cette longue route du retour, la piste interminable et défoncée, orange, rougeâtre, ocre, violette, selon l'heure. Je revois les grands arbres défiler, les villages avec leur foules connues, les attroupements autour des fours à karité ou des tas de charbon de bois à vendre, les cases fragiles, les agitations inhabituelles des jours de marché faisant apparaître soudain, et pour quelques heures seulement, de petits centres du monde que l'on traversait de part en part, comme des corps. Je sens encore les odeurs âcres, brûlées de la brousse et les parfums plus vaporeux et sucrés des fleurs et des résines, le scintillement des kapokiers et des frangipaniers, la majesté douloureuse des grands troncs torturés des kaïcédrats.

Soudain, un tremblement léger me prend. La route a passé une colline pelée et je reconnais, là-bas au loin, dérisoire mais bien réelle, l'antenne de la radio de Kolokani, comme un phare pour le voyageur. J'arrive. Je reviens chez moi. Ma maison est au bout, derrière ces forêts maigres et encore floues mais qui vont grossisant à mesure que je me rapproche.

Bientôt, ce sera les cris de joie des enfants, l'attention de Koro, la bienveillance de Zandio, les choses connues. Je souris.

26/10/2007

26/10/07 - 12:34

XIII- Familles (Trois).

Cela fait trois jours que nous marchons en pays dogon. Trois jours que nous arpentons cette falaise insensée et que nous cheminons de village perché en village perché. Les escales sous les paillotes fragiles pour le repos du plein jour et de la pleine chaleur donnent encore plus la certitude de faire un voyage cabotier dans ce pays de pierres. Je regarde mes parents étendus sur les fauteuils en rotin, bons petits soldats et toujours prêts à repartir malgré leur fatigue visible, toujours étonnés comme des enfants ouvrant des cadeaux aux moindres surprises que leur fait la vie des gens d’ici.

Ce soir, c’est le dernier village de la falaise qui nous accueille avant que nous reprenions la route de Mopti demain. La journée a été longue pour le rejoindre et cela a été comme un émerveillement quand nous y sommes parvenus : l’éperon rocheux sur lequel il est bâti s’avance comme une pointe, comme un cap face à la mer de sable rose qui s’étend devant à perte de vue. Nous nous sommes couchés, comme chaque fois, après que le soleil a plongé, épuisés et cotonneux.

Mais je ne dors pas. Quelques poussières tombent régulièrement du toit de la case sur mon lit de roseaux et j’entends le bruit du vent dehors. J’ai envie d’entrer dans ce vent, de le sentir sur moi, d’en être bouleversé. Je me lève doucement. La lune est pleine, ronde et grasse, on dirait que du lait coule d’elle partout dans le ciel. Je marche sur le sol rocheux qui a cette couleur étrange de sang coagulé et qui donne le sentiment de marcher sur un champ de laves figées. Je m’approche de la falaise et le vent, doux, tiède, palpable et ondulent, me prend. A mes pieds, la falaise se déploie, gigantesque serpent, vagues de pierres enflant à leur rythme infiniment lent, piquetées des petites flammes des lanternes des hommes ici et là. Le village bruit comme un être vivant. Je reviens vers la case, errant et faisant des cercles autour des enclos des chèvres et des cochons noirs endormis. Je rentre sans bruit pour me recoucher. Mon père dort, mais ma mère se soulève. J’aperçois son visage qui me sourit. « Nicolas, c’est beau… », me souffle-t-elle.

Je suis si heureux.

26/10/07 - 12:32

XII- Familles (Deux)...

La journée s’achève. Je les rejoins dans la « véranda » de la maison où ils ont étendu des nattes bigarrées qui font un puits de couleurs vives au sol. Les journées se succèdent ainsi, je retrouve mon frère et Emmanuelle au petit soir, Zandio nous apporte les trois thés pendant que la lumière décline. Nous partons « en ville » chercher des brochettes de viande, des alocos ou des frites, quelques boissons. Le repas se fait dans les lumières vacillantes des lanternes et très vite, les cris des premiers ânes marquent l’entrée dans la véritable nuit.

C’est la première fois que j’accueille mon frère « chez moi », qu’il me rejoint quelque part où j’ai le sentiment d’avoir enfin construit quelque chose qui me ressemble et que je peux lui donner ça de moi. Et lui, c’est aussi la première fois qu’il me retrouve, qu’il fait ce long chemin vers moi et qu’il se sent si bien, qu’il n’est pas gêné par quelque chose qui le dérange chez moi, qu’il ne me sent pas au bord du gouffre et en a peur. Il papillonne dans la maison, rit et me parle de ça. J’ai l’impression d’une seconde naissance, qu’il nous est donné de redevenir frères et de réinventer tout cela, notre histoire.

Je nous revois enfants terrorisés l’un par l’autre, adolescents méprisants l’un de l’autre, jeunes hommes étrangers l’un à l’autre. Et désormais, nous sommes là, tous les deux, sur cette terre improbable de nos retrouvailles, émerveillés par les mêmes couleurs et la même confiance en nos rêves en train de se faire. C’est étonnant comme il faut, parfois, partir très loin pour que l’accueil et la redécouverte effacent toutes les blessures et les incompréhensions accumulées. Alors, forcément, je me dis que c’est beau de devenir des hommes…

26/10/07 - 12:31

XI- Familles (Un)...

Elodie est ici depuis plus d’un mois. Les jours défilent dans ma tête, les jours de bonheur à partager son rire et son regard plein de malice, à la trimbaler ici et là, sur les routes tortueuses de Kolokani ou les pistes à-demi effacées du grand reg de l’Adrar des Ifoghas. Ma petite sœur, ma douce, celle qui m’accompagne du plus loin que je remonte en moi. Je revois tout, absolument tout.

Nous roulons dans Bamako, plus anarchique et torturée que jamais. La voiture fait des soubresauts qui nous collent l’un à l’autre mais nous ne nous regardons pas. J’aperçois juste dans l’angle de mon champ de vision ses yeux embués et son sourire forcé. Tout à l’heure, je vais la laisser sur la route du marché de Médine, que je ne voudrais jamais atteindre, et pourtant l’un des endroits que j’aime le plus dans cette ville, pour ses parfums, pour ses foules douces et tendres, pour ses couleurs de soie. Je dois reprendre la route de la brousse et la laisser ici, ne pouvant l’accompagner pour son vol de retour dans quelques jours.

La musique de Tiersen s’emballe, elle enveloppe de rubans ce que je vois derrière les vitres, l’enchevêtrement des véhicules délabrés, des charrettes poussives et des ânes indolents, les groupes de femmes qui font des explosions de couleurs et qui ont l’air de danser, les vieux qui s’agenouillent déjà pour prier, en pleine rue, les tas d’ordures venant enfouir les premiers baraquements de tôles trouées, tout ce ballet incompréhensible qui me fascine et auprès duquel je me perds toujours. Mes doigts tremblent et je lui prends la main, pour la serrer. Alors, elle pose, doucement, comme si c’était naturel pour elle de pencher sur moi, sa tête sur mon épaule. Et nous laissons ainsi le cours de choses advenir.

Après, je ne sais plus bien. La voiture s’arrête à un moment et les portes s’ouvrent. Il doit y avoir des mots, des embrassades, des promesses. Je sais par contre que je n’arrive pas à lui lâcher la main et c’est un déchirement (je sens ma peau nue, écorchée) quand nous nous séparons. Je remonte dans la voiture en zombie, je ne sais pas où je pose les pieds, je ne pense à rien. Koro à côté me couve des yeux. Je revois à peine la silhouette de ma sœur qui sourit et pleure en secouant la main et qui rapetisse et disparaît. Je me déchire. Je ne retiens plus rien et pleure et crie pendant que le véhicule s’enfuit en m’emportant.

24/10/2007

24/10/07 - 12:21

X- Sahel (rivage).


Je me réveillai en pleine mer.

Nous étions partis la veille du port de Tombouctou, tassés entre deux amas de bois au fond d'une longue pirogue peinturlurée et nous avions commencé de remonter le Niger. Pendant des heures, j'avais regardé les rivages défiler, ces longues bandes de sable rosé et les grappes de villages de boue séchée, les files des troupeaux comme des pointillés sur les marges du désert, les silhouettes coupantes des palmiers comme des feux d’artifice rigidifiés. Pendant des heures, j’avais eu le sentiment religieux d’un frôlement. Et puis je m’étais endormi, bercé par le clapotis et les bruits des faiseurs de thé dans la pirogue, amusé par le jeu des petits verres emplis du liquide doré qui passaient de main en main, et les voix chuchotantes…



Et là, je me retrouvais en pleine mer. L’eau s’étendait partout autour de moi, la pirogue tanguait et claquait sur les vagues rapprochées, une brume du matin comme un filet nous séparait du ciel, il n’y avait plus de côtes, je ne reconnaissais rien.

C’était le delta intérieur…

... Celui que l’on appelle ainsi parce que le Niger manque par ici de se perdre dans le désert, remontant avec entêtement vers le nord, commençant de se noyer dans le Sahara. Ses bras se disloquent, ce n’est plus un fleuve mais une chevelure et bien après la saison des pluies, lorsque les lointaines pluies des montagnes du sud ont eu le temps de parcourir tout cet espace en glissant sur la terre, l’eau s’épand dans cet écheveau et se transforme en un immense lac ressemblant à une mer. Ce qui m’a toujours paru étrange, c’est qu’on en parle comme d’une boucle alors que ce n’est rien de tel. Le Niger ici tombe dans une mer de sable. Le fleuve qui en ressort est un autre fleuve, qui lui part vers la mer.

J’avais froid et j’étais heureux d’avoir froid, de naviguer.

Les rivages du désert ont cette étrangeté de permettre la navigation et c’est vrai que souvent lors de mes voyages au Mali, j’ai eu le sentiment d’être un marin. Les villes, ici, où qu’elles soient, sont des ports. Et l’on a toujours le sentiment d’y accoster.

23/10/2007

23/10/07 - 14:43

Intermède, de nouveau: "C'est pas gagné."

«Obama m’a beaucoup impressionné par son énergie, et son programme d’assurance santé universelle me plaît», analyse Jean Troge, une infirmière à la retraite de Charles City, une bourgade de l’Iowa. «Mais en le voyant de près, remarque-t-elle, j’ai trouvé qu’il était beaucoup plus noir de peau qu’à la télévision».
Lu dans Libération. Tout est dans le "mais", dans ce "mais" certainement plein de bonne conscience.
Alors, dites-moi, pourquoi est-ce que je sens soudain une sorte de malaise?...

23/10/07 - 11:31

IX- Mirage.

Cela faisait trois jours que nous attendions dans cette ville étalée sur les bords du Niger. Ici, il ressemble à un bras de mer et la ville se noie dedans. Nous attendions des nouvelles rassurantes des événements du nord pour partir, une vague rébellion s'étant déclenchée, menée par quelques clans touaregs et menaçant les convois isolés.

Ségou ressemblait à une escale interminable, malgré le plaisir que je prenais à déambuler dans ses rues larges d'ancienne capitale coloniale décrépie. Les bâtiments s’étiraient comme des chats. Le fleuve miroitait et les pirogues innombrables piquetaient l’azur. J’attendais ainsi, des heures durant, les nouvelles sous les manguiers épais où la lumière tombait en gouttes.

Comme tous les départs, le nôtre s’est fait précipitamment. On a beau se préparer depuis longtemps, c’est toujours un chambardement de dernière minute. Et le fait de partir à la nuit rendait tout cela encore plus étrange et pressant. Mais nous prîmes la route et c’était comme si nous avions pris la mer.

Le voyage fut long, dans la chaleur et les soubresauts d’une route terrifiante. De moins en moins de villages, de plus en plus de sable et d’étendues dépeuplées. Parfois, nous traversions des forêts calcinées de palmiers doums étêtés qui ressemblaient à des sculptures en marche de Giacometti. La frontière mauritanienne, nous la frôlions comme une promesse d’interdit. Des « villes » nous servirent de halte. Quelques cabanes démantibulées, d’anciens bâtiments en dur fondant au soleil, des troupeaux de chèvres maigres et jacassantes et un taudis où boire une bière tiède à l’ombre d’une paillote trouée. Echanges de regard avec les bergers de passage. Femmes peuhles, enturbannées d’indigo, glissant comme des vaisseaux vers je ne sais quel port enfui et portant sur leurs têtes hautes des calebasses remplies de lait caillé. Enfants partout, toujours…

Puis, nous nous rapprochâmes de l’écheveau de la boucle du Niger. L’eau apparût en mares, puis en marécages sombres et glauques, puis en canaux irréguliers, enfin en longs bras tourmentés, égrenant une chapelet de villages et de mosquées de terre rouge. Une vie mieux connue refaisait son apparition.

Mais la route était longue encore et la nuit nous surprit comme un couperet. Je ne l’avais pas vu venir. Trouver son chemin là-dedans devenait difficile et nous étions tendus, les regards crispés sur l’espace libéré par les percées que faisaient les halos des phares. Alors, dedans, apparaissaient des choses incroyables, des carcasses soudaines de voitures et de vaches, des camions en panne transformés en campements de fortune, des chacals et des renards aux yeux blancs et durs, un berger fantomatique errant dans cette nuit sans fond. Une fois, nous nous retrouvâmes au milieu d’une étendue d’eau. Nous avions perdu la piste et étions entrés dans un marécage. On aurait dit qu’une mer poisseuse s’était emparée de nous mais nous y échappâmes en fin de compte, reprenant une piste qui nous conduisit cahin-caha jusqu’à Niafunké.

Cette ville resserrée de maisons à étages, recouvertes de boue rougeâtre séchée paraissant violette dans la lumière lunaire, aux rues tortueuses et regorgeant d’escaliers défoncés, aux bruissements constants (ceux du fleuve derrière la colline, ceux des feuilles de néré tintinnabulant comme des clochettes fragiles, ceux des animaux vivant leur nuit et changeant de refuge) nous servit de halte pour dormir. Et le matin, quand il fallut reprendre la route, je ressemblais sans doute à un fantôme ambulant. Car le chemin que nous parcourûmes alors, je ne m’en souviens presque plus. Quelques images d’ensablement me reviennent à peine et je sais que l’apparition d’une route goudronnée, soudaine et complètement dingue ici, me fit l’effet d’une hallucination. Alors je vis apparaître le panneau au loin, ces mêmes panneaux de ville que nous avons en France, bordé de rouge sur fond blanc. Et les lettres noires et capitales s’imprimèrent en moi.

TOMBOUCTOU

J’avais rêvé de cette ville et je n’avais plus les forces de la regarder. J’y entrais et c’était tout. Je me répétais ce mot: "TOMBOUCTOU", pour voir ce que ça me faisait, pour entendre la musique du mot, mais c'était tout.

Et le hasard fit que notre retard de quelques jours chamboula le programme que nous avions calé depuis Bamako. Nous apprîmes donc que nous devions nous rendre aussitôt dans une ville plus loin en aval du fleuve pour y rencontrer les autorités locales. Nous devions partir et Tombouctou restait un mirage. Une sorte d'étoile pour laquelle j'avais peiné et dont un courant violent m'expulsait au moment où je la frôlais. J’y avais passé une heure. Cela me fit sourire.

Tombouctou, j’y suis retourné quelques autres fois et cette ville est bien différente de son nom. L’image que nous fantasmons n’est réelle que dans nos rêves, bien sûr. Et de toute façon, je sais maintenant que ce qui compte, ce n’est pas le lieu où l’on a rêvé d’aller, c’est le chemin qu’il nous a fallu prendre pour y arriver. C'est le corps qu'on a jeté sur les routes et c'est le regard qui nous en est resté.

22/10/2007

22/10/07 - 16:38

VIII- Et dans le soir.

Nous voici pénétrant en file indienne dans une cour poussiéreuse. Depuis tout à l'heure, un enfant s'est agrippé à mon pantalon et il me suit. Je sens sa petite main qui n'ose pas et ses yeux qui virevoltent. Mais quand j'entre, il lâche et disparaît, tous les enfants restent sur le seuil, derrière ce semblant de barrière qui fait une pauvre frontière. Il doit y avoir un code.

Le soleil est lourd comme une enclume, il pèse sur tout, jusque sur les sons qui s'écrasent et s'enterrent.

Je me retrouve sous une paillote fragile dont le toit est ocellé par les rais de lumières, agenouillé sur un sol recouvert de nattes douces, entouré de vieillards fripés d'une élégance extraordinaire. Le tout dans un silence religieux. Très vite pourtant , des femmes apportent des plats. Bruits alors des vaisselles émaillées qui s'entrechoquent, des éventails aussitôt agités pour refroidir les plats de riz et de sauce et qui font une arrière brise, gloussements aigus des femmes, acquiescements graves des hommes...

Le repas se passe en silence de mots. Les mains prennent et malaxent, triturent, servent de cuillères, les bouches soufflent, mâchent, crachent. Un plus jeune tient le plat où tout le monde prend sa part tandis qu’un plus vieux coupe des morceaux de viande d’une main pour les faire tomber près des mains des autres mangeurs. La cérémonie est bien huilée. Puis, c’est le lavage des mains. Un adolescent timide apporte une calebasse remplie d’eau et la calebasse tourne dans l’assemblée comme un passage de témoin. Je me lave les mains, lentement, avec application, j’aime cette sensation de m’être servi de mon corps de me nourrir.

Alors les langues se délient. Les paroles fusent, on dirait des chants. Les rires aussi, on se moque des uns et des autres pendant que les femmes reviennent chercher les plats et commencent de balayer les nattes en nous poussant sans ménagement. Quelques chèvres rappliquent en faisant clignoter leurs yeux fendus et tendant une langue dure. Je revois soudain les enfants qui se poussent des coudes, leurs sourires, leurs étoiles. Où avaient-ils disparu ?

Il aura fallu ensuite du temps pour réunir les gens que nous sommes venus voir, du temps pour rejoindre un semblant de salle chauffée à blanc, du temps pour que les éternelles paroles d’introduction des uns et des autres, là encore, aient tenu leur rôle, du temps pour que nos ateliers de discussion portent leurs petits fruits. Mais l’essentiel, je le sais, est dans ces paroles et dans ces gestes qui ont semé la journée. Dans le temps qui a été accordé aux mots de bienvenues des vieux et au repas. C’est de cela que je m’abreuve et c’est une clef pour ici.

Et déjà le rideau du petit soir s’écroule. Soudain, la lumière n’est plus la même. Elle est méconnaissable, diluée, étrangère à elle-même. Les gens partent après s’être tenu et caressé la main. Je regarde les silhouettes maigres et tremblantes s’éloigner sur les sentiers orange. Je reprends mes affaires et rejoins la voiture, m’engouffrant de nouveau dans son espace rétréci et protecteur.

Sur tout le chemin du retour, je regarderai les feux s’allumer dans les lointains villages, les baobabs devenir violets et le ciel se mêler à la nuit.

19/10/2007

19/10/07 - 16:57

VII- Dans le matin.

C’est l’aube. Les couleurs sont étalées sur le ciel comme les traces du maquillage de la veille. C’est doux et cela a quelque chose de transitoire, il y a bien une idée de passage progressif vers la fureur et l’éclat, je le sens.

Je finis rapidement mon café, recroquevillé sur les larges coussins du canapé. Déjà, la chaleur du jour à venir se faufile et il n’est que six heures. Je m’étire comme un chat, pendant que Koro s’active déjà, son fils accroché dans son dos, replié dans son tissu comme un papillon qui prendrait son temps pour sortir. Parfois, elle me regarde, me sourit, s’approche pour vérifier que je ne manque de rien, ne parle pas, repart et disparaît dans la cuisine. A côté, les oiseaux s’ébrouent dans les papayers et les bougainvilliers luxuriants, provoquant des froissements étouffés de feuilles et de fleurs. Un lézard passe, comme une étoile filante sur le carrelage froid.

Très vite, les voix se mêlent. Mes collègues arrivent. Les salutations, les rires, les mains s’entrecroisent. Tout prend une autre mesure et je comprends que nous venons d’entrer de plain pied dans le jour. Mariko fait démarrer le véhicule dans la cour. La vie frétille, j’entends les familles qui s’éveillent dans les cours, les chiens qui rentrent de leur nuit errante, les femmes qui, déjà, pilent et scandent l’air et le broient.

Nous nous installons tous dans la cabine de la voiture, serrés et calés, protégés du dehors par cette masse de métal et de verre rampant dans la poussière des campagnes. Nous soulevons des nuages et dans ma tête, c’est pareil. Je regarde, toujours un peu absent, un peu lointain, les paysages qui défilent et se succèdent, happant au passage quelques bouts de vie, des enfants en tenue bleue en file indienne pour la procession de l’école, un vieux près d’un bouc qui a l’air d’avoir son âge, des hommes aux champs, la daba engoncée dans le creux de l’épaule, et portant des haillons incroyables, des femmes tirant l’eau d’un puits et ondoyant de toute leur force et de toute leur grâce, et d’autres scènes encore, je ne saurai dire lesquelles...

Je me sens particulièrement bien, entre deux eaux, flottant quelque part entre ma vie et celle des autres. Que mes compagnons à côté se taisent ou s’interpellent, c’est égal, tout me traverse également et fait son nid en moi. Soudain, il me prend l’envie d’éclater de rire et je me retiens un peu parce que je sais que plus tard, peut-être aurai-je envie de pleurer. Je détourne alors le regard, je penche mon visage contre la vitre tremblante et je garde tout cela pour moi.

Nous nous rendons, comme souvent, dans un village éloigné pour y rencontrer les autorités traditionnelles et le parcours se déploie toujours de cette façon, comme un long ruban fragile. Bien sûr, il peut nous arriver une sorte d’épisode, une distraction, quelque chose d’imprévu (je revois des scènes qui s’imposent à moi, même si je serais bien incapable de les situer dans le temps ou les unes par rapport aux autres) mais cela me fait plutôt l’effet d’un instrumentiste qui soudain sortirait du lot pour faire son numéro avant de reprendre vite le cours de l’orchestre et de se faire avaler par lui. Immanquablement. Alors, bien sûr, notre arrivée dans le village se fait dans une sorte d’état second pour moi. Je me laisse porter par le flot d’enfants surgis du néant et sautant les barrières des champs pour nous encercler et nous conduire à la place de l’arbre à palabres. Je me laisse envahir par le murmure des vieux réunis qui semblent nous attendre depuis des siècles sous le toit fait de paille de mil entassée crissant sous le soleil pointu. Je vois ma main serrer toutes les leurs et je m’entends ânonner les longues et sinueuses salutations éternelles. Chacun prend la parole à tour de rôle, remercie, remercie beaucoup, s’épuise en remerciements pendant que l’assemblée approuve par des claquements de langue incessants qui font rire les enfants. Je me surprends parfois à laisser traîner mon regard et à me perdre dans les arrière-cours des concessions, glissant sur la musique des paroles autour de moi et finissant par me raccrocher au jaune éclatant, presque impudique, des épis de maïs pendus à des piquets pour les faire sécher. Les odeurs de cuisine commencent de tout envahir et je sens bien que les esprits se dispersent. Sans raison apparente, un vieux se lève en poussant une complainte. Tout le monde suit. Je me retrouve dans le brouhaha bon enfant d’une assemblée en marche vers sa récompense. Nous sommes comme des enfants. Le travail attendra.

18/10/2007

18/10/07 - 12:31

VI- Avec les fantômes.

... Alors ce qui me reste, peut-être, justement, de ce pays, c'est que j'y ai appris à regarder derrière les parois. Et en parlant de regard, je pense aussi au mot "passage", au fait de faire traverser son âme et son corps et de les faire voyager derrière ce qui les arrête. Voilà, les choses sont doubles, les gens sont doubles, nous-mêmes nous en doutons un peu à notre sujet mais on évite généralement d'y penser pour les autres parce que cela implique un vertige et une faille dans laquelle on a peur d'être retenu. Il m'arrive souvent - et je crois que c'est plus fort encore depuis ma vie au Mali - de croiser quelqu'un, pas même forcément son regard, et d'être absorbé soudain par quelque chose qu'il dégage, qui vient de lui et qui me bouleverse au point de me donner envie de pleurer. Des fois, j'en viens à faire semblant, à me forcer à penser à autre chose, pour éviter de passer pour un doux dingue. Mais alors, j'y repense après, quand je suis seul, et toujours, j'ai l'impression de faire enfin le voyage vers cette personne, de l'écouter dans ce qu'elle me disait à ce moment, dans ce qu'elle me chantait au-delà de sa personne.

Au Mali, ce genre de considérations n'a rien d'oiseux (quel joli mot...) parce que les gens savent bien ce que les masques veulent dire. Oui, il y a le temps des fantômes qui est le moment où ils se déploient mais le jour est aussi bien leur domaine. Et autant nous savons que nous pénétrons par effraction quand nous nous enfonçons prudemment dans la nuit où nous n'avons plus nos repères, autant les fantômes sont curieux et viennent nous parler le jour et se perdent parfois dans le surplus de lumières...

16/10/2007

16/10/07 - 14:59

V- Lumières, lucioles, fantômes.

Je ne sais pas vraiment pourquoi j'associe ce pays à la nuit alors que c'est un pays de lumières fortes et claires, presque de fureur lumineuse. Mais voilà, quand je repense à mes séjours là-bas, ce sont d'abord les impressions de nuits ou celles d'orages violets et de tempêtes de sable assombries qui me reviennent et me parcourent et chaque fois, ce qui me surprend sans faute, c'est que ce qui m'en reste n'a rien à voir avec le néant ou la nuée mais bien au contraire, c'est qu'il s'agit toujours d'une histoire de lumières, d'autres lumières, le sentiment d'avoir eu accès, par flashes peut-être, à ce qu'est la lumière dans ce qu'elle a de plus intime et secret.

Du coup, j'ai souvent eu la surprise de me dire que la plupart des lieux "importants" pour moi, je les avais découverts dans l'obscurité et qu'ainsi il m'avait fallu les fouiller pour bien les regarder. Comme si l'effort de plisser les yeux, de se concentrer sur ce qu'on ne reconnaît pas, forçait les portes fermées et ouvrait sur les espaces autrement inaccessibles. Et je suis assez persuadé que c'est pour cela que ces lieux sont devenus si importants.

En effet, quand j'arrivai à Kayes la première fois après plus de vingt heures d'une route éprouvante dans la sueur de soi et les cris et grincements de la locomotive hors d'âge qui relie encore cette ville à Bamako, je découvrais d'abord un rassemblement d'hommes et de femmes autour de myriades de petites lumières clignotantes et faiblardes et quelques masses de pierres tièdes ressemblant à des bâtiments hasardeux, étouffant des paroles de familles fantomatiques habitant certainement là et faisant des ombres fabuleuses dans cette nuit aux cent mille étoiles. J’arrivais à Kayes la nuit, fatigué, sale, on me prenait en charge, on m’emmenait boire une bière, je traversais la ville comme on traverse un rêve, lointainement, et tout ce que je voyais me portait à la limite de l’hallucination. Je devinais des formes, un fleuve qu’on appelle étrangement du nom d’un autre pays, le Sénégal, avec des bruits d’eau aplatis, et comme le ronronnement d’un ciel endormi, quasiment oublié. Des ombres passaient devant moi, je sentais les frôlements des tissus et les clins d’œil furtifs, on me parlait et j’entrais dans la ville en absent. On me disait « Ici, c’est le marché, c’est le coin des tailleurs », « Tu verras, le bâtiment de l’ancienne Poste et Télégraphes est fabuleux », « On aperçoit le pont métallique là-bas, regarde, c’est ça le bruit de battement de cœur… » et j’entendais en effet un cœur qui battait, je savais que c’était celui d’un être vivant, à moitié le mien, à moitié celui de la ville-même, j’en touchais les contours et j’en devenais une partie. Presqu’engourdie, ma tête se frayait un chemin dans cette réalité bizarre et des suppositions qu’elle faisait de ce qui l’assaillait, elle construisait sa vision. Et sa vision, c’était ce monde de fantômes et de lucioles. Kayes ressemblait plus à une termitière renversée, retournée comme un gant, qu’à une ville ; c’était un peu comme si j’étais entré dans un monde d’envers et que soudain, mon œil, pour s’y retrouver et ne pas se perdre totalement, était parvenu à faire une mise au point plus rassurante et avait retrouvé un semblant d’endroit, même si je n’étais pas dupe. Du coup, insidieusement peut-être, cette perception de la ville s’ancrait en moi, dans ma fatigue et mon ivresse nocturne, m’accompagnant jusque dans mon sommeil et y plantant ses pieux profondément. Et quand je me réveillai le lendemain, alors que la ville « normale » s’agitait comme toute autre ville, pour moi les murs se lézardaient, les gens et les foules se déchiraient et laissaient passer leur halo de nuit : je voyais les fantômes et les lucioles aveuglés derrière les parois et les masques et les deux réalités s’animaient ensemble.

Parce que ce que je voudrais dire ici, c’est que ce que l’on découvre et conçoit la nuit n’a rien d’irréel ou de trompeur. Souvent l’on croit ou l’on dit, en faisant semblant d’y croire, que l’on se fait des images fausses des endroits entr’aperçus ainsi et que la redécouverte du lendemain est une révélation ou quelque chose de ce genre, une surprise, en quelque sorte. Mais non. La réalité du jour est tout aussi trompeuse. Les bruits du jour recouvrent les battements du cœur ; or, le cœur est toujours là, même le jour…

09/10/2007

09/10/07 - 00:23

IV- Le beau milieu de la nuit.

Peut-être faut-il que j'essaie d'en parler en plein milieu de la nuit mais je ne crois pas que c'en soit la cause, non, plutôt un hasard qui fait que les mots me prennent ici et maintenant.

Je me revois bien dans le profond courant de la nuit malienne, engoncé dans le canapé de rotin grinçant à chacun de mes faibles mouvements, vaguement bercé par la musique du poste de radio se transformant peu à peu en un quelconque mirage, levant les yeux tout au-dessus de moi: entre les pailles tressées qui font le toit de la paillote, des pointes d'étoiles scintillent et clignotent comme les feux tremblants des villages à partir du soir. Tout autour, l'air remue. Et fait des vagues molles échouant les complaintes des grenouilles. Je me laisse porter par ça, par cette nuit de matières et de mémoires.

Parfois, je regarde autour de moi et je peux constater, dans les restes de cette lumière violette, que je suis bien chez moi: ma terrasse est encombrée de ce qui est ma vie, ici: ma table bancale où s'éparpillent les livres, les crayons et les lettres commencées, griffonnées mais comme arrêtées dans leur élan (la nuit, sans doute); les restes du repas partagé au petit soir avec Coro et les enfants: du riz délaissé dans ces jolies gamelles émaillées qui font de délicats éclats phosphorescents des heures durant et qui semblent avoir été jetées là, comme ça; la moustiquaire étendue et recouvrant le grand matelas vert à larges motifs colorés, un peu bizarres, cinq faces de voiles pour une chambre de fortune, très légèrement dodelinante à la moindre brise, comme une mousseline douce et fragile, un refuge de rien, un refuge de vent; et quelques habits disséminés sur des chaises usées entre lesquelles s'épuisent les dernières lueurs de mes lampes à huile.

Au fond, dans la pénombre, s'avance la maison et son long couloir aux dalles si fraîches, d'un vert si sombre. J'en reconnais les recoins qui se laissent deviner. J'entends même le murmure des enfants dans la chambre derrière et je suppose que tout s'enchaîne: la cuisine et ses étagères d'épices et ses casseroles tordues, ses empilements d'assiettes de terre cuite, larges et creuses, lourdes; le salon jalonné par les grosses caisses de métal et les meubles recouverts de tissus, avec aux murs des cartes et des dessins, des mots reçus; l'autre chambre, celle dont je ne me sers pas puisque ma chambre est dehors; et la salle d'eaux, son sol penché et fait de cassures de carreaux, sa petite fenêtre grillagée transformée peu à peu en autel de bougies fondues... Chez moi, donc. A l'intérieur de ce village que l'on appelle Kolokani.

Soudain, le cri d'un âne, déchirant et ridicule, comme un disque rayé. Mais la musique reprend. Oui. Je me lève et traîne encore un regard sur le ciel percé. Il faut aller dormir. C'est le beau, c'est le joli milieu de la nuit d'ici.