18/12/2007XIX- Le pays flottant.Nous avions passé la journée dans une pièce d'école surchauffée, juste un hangar en somme, dans ce village du pays mandingue. Je me rappelle: pendant que les gens prenaient la parole, la tôle craquait sous la pression de forces obscures. Comme si des pierres de soleil tombaient dessus.
J'avais beaucoup aimé ce moment, malgré l'inconfort et la chaleur atroce. Je m'étais installé tout au fond et je dessinais de temps en temps les visages ravinés des vieux qui restaient impassibles. Même quand ils parlaient, ils ressemblaient à des statues. Les chasse-mouches s'agitaient devant moi comme des palmes lentes, presque plaintives, et les voiles et les tissus de couleurs se levaient seulement sous l'ordre des respirations, transformant les hommes en fantômes fatigués. Je souriais au rythme des litanies des discours et des acquiescements en forme de claquements de langue.
Le village dont je parle est de ces attroupements de cases serrées qui s'égrainent le long du Niger en amont, à mi-chemin de la mythique Guinée des orpailleurs, mais qui lui tournent le dos. En effet, il faut parcourir quelques kilomètres sur des pistes qui deviennent vite des digues pour atteindre le fleuve qu'on fait ainsi semblant d'ignorer, comme si ce n'était pas lui le vrai coeur...
Moi, je voulais le voir, je voulais le goûter, ici.
Au petit soir, donc, je suis arrivé devant lui. Il s'étendait, large et majestueux, miroitant aussi. Je pensais à la phrase de Marguerite Duras : "comme si la mer penchait..." Tout au bout, la ligne des palmiers, des flamboyants et des frangipaniers se dentelait et donnait une forme à cette immensité de reflets. Le regard pouvait ainsi se poser. Une sorte de vapeur se formait par bouffées au-dessus de l'eau, à l'occasion de rochers disparates ou de carcasses de longues pirogues, échouées et décharnées, surgissant ça et là. Le fleuve bruissait.
J'y entrai. Tout mon corps s'y glissa comme en un bain d'huiles contradictoires. Et tandis que je nageais vers l'autre rive, lointaine et sans doute un peu imaginaire, je sentais bien que je traversais le corps entier de ce pays, noyé que j'étais dans ce sang tiède et doux. 09/12/2007Face à quoi?Je parcours la dernière salle de l'exposition consacrée à Courbet, plutôt étrange, faussement apaisante en fait, après les scènes de chasse et de mort et de souffrances de la précédente. Les tableaux de fleurs et les natures mortes, aux pommes meurtries et tordues, se succèdent et ils reflètent et démultiplient, en le recomposant, le tourment de l'âme de Courbet après son emprisonnement et les bouleversements politiques de la Commune. Les fruits sont entassés, recouverts de taches et s'inscrivant dans des ébauches de paysagesanciennement romantiques. Les fleurs, elles, sont massives et étouffantes, jusqu'à l'horreur. J'avance dans cette salle en ayant l'impression d'entrer dans le début d'un tombeau. Jusqu'aux trois tableaux de truites pêchées, terrifiants dans leur alignement en points de suspension terminaux, plaqués sur le mur du fond. Les truites sont grises et la gueule écartelée encore hâpé et tirée vers le dehors par le fil qui s'échappe. Sur le tableau central, la truite saigne encore par les ouïes et, figée par une mort glaciale, on croirait que ses écailles se sont éclaircies soudainement, qu'elles sont devenues transparentes et qu'elles nous ont juste laissé le temps de saisir, derrière ce faible masque, une vie diaphane en train de s'enfuir. Quelle vie, d'ailleurs?
Deux mamies très soignées restent interloquées juste derrière moi. "Tu as vu ces truites?" Et l'une d'elles s'exclame alors: "Regarde celle-ci, au milieu! Comme c'est bien fait... On dirait qu'elle est vivante!"
Alors, je me dis face à tout cela: Oui, c'est bien cela, la mort est vivante. 07/12/2007Etre bercé.Maël, le fils de mon amie d'enfance Nadia, est un de ces enfants dont la beauté me bouleverse absolument. Non qu'il soit "parfait" mais tout chez lui me transperce et me rend heureux, ses attitudes, son regard un peu perdu parfois, son sourire presque trop grand et maladroit, ses cris de joie ou ses larmes de colère. Quand il était plus petit, il lui avait pris l'habitude, dans ces accès de fatigue soudaine que connaissent les enfants, eux qui savent encore se laisser emporter totalement par elle quand elle vient, de se renfermer dans une attitude médidative en se caressant l'un des sourcils de son pouce, doucement, jusqu'à s'endormir dans la position où il était. Désormais, c'est à moi qu'il le fait, quand nous nous retrouvons. Nous jouons beaucoup, des heures, nous sautons partout sur le canapé, nous balançons les coussins. Puis, quand je vois que cette fatigue le prend, je m'installe moëlleusement dans ledit canapé, il s'approche et se colle, se cale contre moi, jusqu'à être à la hauteur de ma tête et de mon visage broussailleux et commence de me caresser le sourcil de se petits doigts fragiles. Il a encore la force de me dire: "Toi aussi, tu aimes ça, Nicoptère..."
Mais déjà il s'endort et ses doigts retombent sur moi, comme des feuilles. XVIII- A part.Le mercredi était un jour sacré.
Le mercredi, se tenait le marché hebdomadaire de Kolokani et quelque chose, jusque dans l'air et dans la peau des gens, était changé.
Je me levais souvent plus tôt que d’habitude, réveillé d’instinct par une sorte d’excitation latente qui planait au-dessus du village depuis le creux de la nuit. J’entendais alors, au milieu de mon activité un peu ralentie, le frôlement contre le mur et ses bougainvillées du cuir des quelques vaches qui rejoignaient le marché à bestiaux. La demi-clarté de l’aube, un peu jaunasse, rendait aux choses toute leur douceur et leur lenteur hallucinées. Les claquements de langue des bergers peulhs, les quelques jappements des chiens galeux autour et les courses boiteuses des ânes enfin libérés rythmaient ce début de journée si particulière.
Les gens, eux aussi, s’affairaient tôt, quels qu’ils soient. Une sorte de pesanteur et de gravité se mêlait à tout, intimement, alors que dans le même temps, la joie et l’ivresse de tout ce qu’allait permettre le jour de marché, les rencontres, les bavardages énormes, les couleurs offertes, les achats, la foule, les essayages, les commentaires, faisaient l’atmosphère électrique et comme cristallisée pour l’éternité.
Alors, vers dix heures, je prenais Koro par le bras et nous nous rendions au marché. J’aimais ce chemin que nous prenions et où nous levions la poussière, exactement comme un voile se lèverait sous un souffle long. Je me retournais parfois et derrière, le voile se redéposait, gracieusement, remettant dans sa chute de la couleur aux choses. Nos pieds traînaient dans le sable rose et bleu, cela faisait un frou-frou tellement doux... Nous suivions deux ou trois femmes ondulantes et lascives, entourées de pagnes bleus, moirés et portant sur leur tête de gigantesques calebasses verdâtres remplies de lait caillé et voilées sur le dessus par une mousseline qui contenait à distance un petit nuage d’insectes vibrionnant, le lait caillé lui-même mêlant un parfum âcre à celui des fruits et légumes, sucré, qui parvenait déjà jusqu’à nous et excitait les enfants.
Le village était méconnaissable. On aurait dit qu’on y préparait un grand bouleversement et toujours, cela m’étonnait et me ravissait. Les camions déglingués étaient rangés de tous les côtés, les apprentis n’ayant pas fini de décharger les sacs et les paniers de marchandises. Cela s’agitait et confluait vers la vieille place de terre battue, située un peu à l’écart de la piste, comme si l'on rejoignait le coeur d'un corps, légèrement sur le côté de la poitrine. Koro n’était plus tenable, elle saluait partout, elle interpellait, elle allait vers les uns et les autres, ses enfants couraient déjà et moi, j’avais le sentiment d’entrer dans la mer. J’entendais à mon tour les salutations multiples et j’y répondais vaguement, dans une sorte de bourdonnement qui me berçait bien au-delà de ce que fait l’ivresse.
Et puis nous avions notre parcours ; nous passions voir et saluer les mêmes commerçants auprès desquels nous nous arrêtions toujours, par étapes successives, quelques instants, et prenions un verre de thé avec eux ; nous allions auprès de nos marchandes habituelles, celle des tomates et des bouquets gras de ciboulette, noués délicatement, celle des pommes de terre, des salades minuscules et fluorescentes, des aubergines violettes comme des pierres précieuses d’eldorado, celle des poissons fumés ressemblant à des fossiles hébétés et tordus, celle des épices innombrables et des encens auprès de laquelle l’étourdissement finissait bien par nous prendre, … Notre panier se remplissait d’objets, d’odeurs et de couleurs entrant en conflit, la tête de Koro finissait par en porter une part et alors, j’entrais dans le marché couvert.
C’était toujours la même sensation. Les tôles percées servant de toit aux boutiques montées les unes sur les autres (désertées tous les autres jours de la semaine, fourmillant aujourd’hui) assombrissaient certes l’endroit en lui donnant l’allure d’une alcôve étrange mais les multiples trous, laissant passer des rais de lumières dans tous les sens et dans lesquels flottait une poussière remuée sans cesse par les mouvements des gens, faisaient office de vitraux et donnaient un caractère religieux au marché. Les voix s’étouffaient d’elles-mêmes, les couleurs s’éteignaient dans une sorte de camaïeu de violets, de rouges carminés et de bleus denses et durs. Le cliquetis insensé des machines à coudre donnaient aussi la certitude d’être au cœur du nid de guêpes où trônait quelque part une reine oubliée depuis longtemps mais pour laquelle, pourtant, tout le monde savait vivre et œuvrer. Cela ressemblait à une communion soudaine qui donnait tout son sens à la vie des gens, la mienne comme la leur. Je regardais tout cela, je naviguais au milieu de tout cela. J'étais dans la prière partagée.
05/12/2007XVII- Les navigations.Un vent réchauffé, recuit, presque liquide, nous enveloppait depuis trois jours que l'on suivait cette petite caravane. Nous parlions peu, nous suivions ce rythme dolent des dromadaires de dune en dune, aux sabots fouraillant dans les maigres épineux craquant à leur passage et faisant ce cliquetis si doux qui, je trouve, ressemble à celui que font de vieux bijoux de famille que l’on remue afin de se souvenir de choses que l’on n’a pas vraiment vécues. Nous regardions les paysages démesurés, les vides et les pleins constamment réunis et aussitôt rejetés, ces immensités où tout se fond, le connu et l’inconnaissable. Et de temps en temps, nos regards se croisaient, où flottaient, en même temps, cet émerveillement propre aux enfants, malgré leur grande fatigue, et l’évanescence de nos corps et de nos âmes d’adultes.
Le soir, la caravane faisait sa halte. Nous cherchions un peu et nous trouvions un endroit où le sable faisait un creux assez doux et nous faisions un petit feu de brindilles. Aussitôt, les étoiles éclataient dans le ciel au-dessus, comme des braises rallumées par le vent. Le thé, multiplié, nous permettait de rester là, encore un peu, dans le froid, sous ce manteau de rien.
Le jour, il nous arrivait de croiser une de ces longues caravanes de sel qui rejoignent encore Tombouctou en descendant du nord. Cela s’approchait sans bruit, de très loin. Je ne croyais pas à la possibilité de croiser des gens ici mais j’oubliais que nous étions sur une « route », parmi les plus anciennes et les plus fécondes. Les hommes marchaient au bord de leurs animaux, pliés et ondulant sous le poids des lourdes plaques rectangulaires de sel gemme qui miroitaient. Ils les manœuvraient comme on guide des vaisseaux en armada vers un port encore lointain. Au moment où ils passaient à côté de moi, j’avais le sentiment d’une caresse, d’une longue caresse qui durait le temps de leur passage et me laissait frissonnant encore, même après qu’ils avaient disparu.
Plus tard, lors d’une pause, nous croisions un jeune berger. Ses cheveux étaient collés par le sel, le sable et le vent. Il était apparu comme un petit prince et je m’étais approché de ce chat sauvage qui ne parlait pas et souriait beaucoup, très gravement. Nous nous étions regardés de longs instants, dans une sorte de processus de reconnaissance mutuelle, avant d’échanger de l’eau à boire et quelques gestes vagues et désordonnés. Et nous étions repartis, lui avec ses chèvres sérieuses et grinçantes, de l’autre côté des dunes, et nous selon notre route.
Pourtant, alors que la nuit était tombée et que nous avions installé nos duvets près du feu minuscule, nous le retrouvâmes, apparu de la même façon, comme un djinn, aussi silencieux et souriant qu’avant. Il voulait peut-être de la compagnie pour sa nuit de garde, si loin du campement de sa famille. Il se roula en boule et s’endormit aussitôt, tout près de nous. A l’aube, il s’étira. Ses chèvres étaient je ne sais où. Il sourit encore une fois, visage un peu fou, regard si grand, et partit, fier, agile, pattes de velours sur le sable crissant. « Adieu… »
Nous avions croisé une île et elle nous avait tourné autour, une fois, avant de nous laisser, perdus, à notre lente dérive.
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