28/08/2008Les petites gourmandes.J'avançais tranquillement vers la boulangerie-pâtisserie de la rue de la cathédrale. A cette heure où l'on sort du bureau l'air léger, se laissant prendre aux mailles encore tièdes du soleil et où les bruits de la ville du mois d'août sont atténués et rendus particulièrement doux.
Deux petites vieilles, à l'embonpoint généreux, discutaillaient devant la vitrine en se montrant du doigt les gâteaux et les pâtisseries. C'était l'effervescence. Leurs gestes étaient gourmands et elles allaient et venaient en boitant, léchant vraiment la grande surface vitrée qui les séparaient des mille-feuilles et des tartelettes, indécises.
J'hésitai à mon tour avant d'entrer, voulant bien les laisser pénétrer le lieu avant moi, un peu curieux de ce qu'elles prendraient, je l'avoue. Mais elles discutaient encore, revenant clopin-clopant sur leurs premières amours et ne se décidant pas à choisir. Alors j'entrai pour acheter ma "baguette paysanne aux grains", entendant malgré tout quelques bribes de leur conversation à côté de la porte.
- Oh ben j'te dis qu'on va s'en prendre un chacun, au moins.
- Ah bon? tu crois?...
- Oh ben écoute, faut c'qui faut, c'est qu'ç'a l'air bon, tout ça.
- Ben oui, lequel que tu veux, toi?
- C'ui là, l'a l'air ben bon. Et toi, là, regarde donc c'ui-ci.
- ...
- On va s'en prendre d'autres, j'te dis, voilà.
- Oh tu crois ?
Et pendant que je rangeais ma monnaie et que je m'attardais exprès, elles rentrèrent et engagèrent l'échange avec la forcément avenante boulangère.
- Et bonjouuuurrr. Qu'eeeest-ce qu'iiiil vous faudraaaaaaa?...
- Oh ben, on voudrait trois gâteaux, voilà.
- Et lesqueeeels s'iiil vous pléééééééééééééé?
- Oh ben c'est que j'sais pas trop bien. Qu'est-ce que c'est-y qu'vous avez donc?
- Aaaaaaaaaaalors, [à la mitraillette] j'ai des tartelettes aux fraises et aux framboises, il me reste encore une tartelette au citron meringuée, j'ai des mille-feuilles, des opéras, des flans, des aumônières, des...
Et à chaque nouveau gâteau énoncé, la mamie faisait un grand geste d'acquiescement, jetait parfois un clin d'œil appuyé à sa commère et, à mon avis, avait déjà décidé de prendre plus de trois gâteaux. Ravi, je sortais le sourire aux lèvres.
J'avais envie de chanter.
La la laaaaa...
26/08/2008Oshpitizim…Oswiecim…Auschwitz…
Après la pluie froide et forte d’hier, je regarde un peu surpris par la fenêtre du minibus le temps clair et cristallin qui recouvre aujourd’hui, et les inonde, la campagne mitée par les lotissements, les champs où le paysan fait, plié en deux, les foins à la serpe et range en biais ces petits tas jaunes de paille humide, la longue vallée de la Vistule qui s’étire comme un chat et les zones industrielles innombrables et tellement tristes de la petite Silésie, images répétitives d’une histoire en cours qui n’arrive pourtant pas à prendre consistance en moi. J’ai un nœud à l’estomac et je ne m’en défais pas. Nous nous rendons ce matin dans cette ville aux trois noms dont le troisième est resté pour toujours le signe de l’horreur, à tel point que je n’arrive pas à me faire à l’idée que c’est encore, et malgré tout, une ville, je veux dire : un endroit où des gens vivent, où des gens peuvent vivre.
Pourquoi m’attendais-je à ce point à pénétrer un ciel sombre et froid, à glisser dans les ornières et la boue de chemins creux, à remonter le col de ma veste en frissonnant ? Il fait si beau. Aujourd’hui, le soleil est partout. Des oiseaux glissent en cascades le long des peupliers frémissants ; les blocs de briques rougeâtres se démultiplient, propres et nets et entourés d’aires engazonnées ; les cailloux des allées crissent tranquillement sous les pas de nous tous. Et en moi, pourtant, une chape de plomb s’est glissée, qui m’empêche de ne voir en tout cela que ce présent qui suinte de partout. Je n’arrive pas à être seulement « ici ». Il y a trop de fantômes. Je rentre dans un bloc, suis l’alignement effroyable des portraits et des dates et des noms. Je m’arrête sur un Lucien, sur une Rebecca, etc. Et je passe. Les noms à demi effacés, réécrits trois ou quatre fois sur ceux d’anciens propriétaires, sur les étiquettes des valises amoncelées derrière une vitrine me font penser aux palimpsestes de la mort et me transpercent de toute cette absence, pourtant si lointaine déjà. Me transperce d’effroi peut-être plus encore l’image de cette femme qui se fait photographier tout sourire devant une autre vitrine comme on le ferait devant une Tour Eiffel. Je fuis. Je longe les tas de cheveux, les tas de chaussures, les je-ne-sais-plus-quoi-qui-font-la-vie-l’ont-toujours-faite-et-continuent-de-la-faire, laissant mon âme flotter derrière moi, caresser comme une main le ferait au passage, presque en rêve, les milliers de cris et de plaintes et de pleurs, et les regards, et les mains, tous les regards, les longues mains tendues, tous les si beaux regards…
Je sors et je respire, cherchant un soutien dans la beauté renversante de la nature et n’y parvenant point. Alors je fais ce que je peux. Hébété, ahuri. Et continue de marcher au milieu de tout ça.
25/08/2008De retour.
La brume ne se levait pas vraiment mais se distendait parfois. Bercé par le crépitement des bûches dans le poêle, je regardais depuis la fenêtre de la bergerie le va-et-vient de ces nuages le long de la vallée, laissant apparaître, par vagues, le profil d’un grand hêtre fantomatique avant de l’engloutir de nouveau, et s’éparpillant en prairies fleuries au passage. Puis, je retournais m’installer près de lui, pour lire. Le temps, et donc la journée ainsi que nos vies, n’avaient plus de formes. Je n’aurais pas été étonné d’apprendre soudain qu’il faisait nuit ou que nous avions changé de mois.
Plus tard pourtant (car le temps était en fait encore bien là), le ciel a semblé crever et le jour est entré dans notre pièce chauffée. Nous voulions nous dégourdir un peu et nous avons décidé de monter jusqu’au col. L’air était doux. Les feuilles des framboisiers, tremblant dans le vent qui dégringolait, montraient par saccades leur ventre blanchi et alors, devant nous, l’on aurait cru des naissances de petits papillons. C’était une sensation étrange que de se retrouver en train de marcher là-dedans, tout à coup, encore un peu endormis, de buter contre les pierres humides et roulantes, de frôler les touffes de serpolet et de benjoin en faisant aussitôt se lever la sauvagerie de leurs effluves.
Nous ne parlions pas, nous montions et nos souffles se croisaient.
Petit à petit, du fond de la vallée où était restée tapie la nappe épaisse du brouillard, se mettant doucement à gonfler pour finir par déborder de son lit du moment, les nuages sont remontés jusqu’à nous, et cela à une vitesse prodigieuse. Ils nous ont avalés, nous laissant dans un monde blanc. Alors, nous avons continué de monter dans cette atmosphère tiède et toute de myriades de bulles de coton mouillé, ne sachant pas bien vers quoi nous allions, n’apercevant rien du groupe des granges en-dessous de nous, devinant parfois seulement le vacarme à demi effacé des cascades au loin.
Arrivés au col, le vent s’engouffrait et changeait de vallée. Dans cet embouteillage de molécules soulevées, la tiédeur ressentie juste en bas n’était plus qu’un souvenir et nous sommes partis nous cacher un peu, en contrebas, derrière les pierres maçonnées du refuge. Je savais que devant nous s’étendait une des plus belles vues qui soient, l’enchaînement fabuleux des trois cirques de Troumousse, d’Estaubé et de Gavarnie, et je souriais comme un gamin de la savoir si bien cachée, de m’en sentir si près, je dirais même : tellement « au-dedans », et de n’en pourtant pouvoir rien voir, seulement le deviner. Ou essayer de le sentir.
Et tandis que je racontais à voix haute ce que je savais être au-delà de tout ce blanc magnifique, il nous a semblé peu à peu que dans la masse unie qui nous noyait pointait quelque part la forme et la couleur d’un pâturage lointain, puis ceux d’un pan compliqué de rochers éboulés, et encore autre chose... En quelques instants, c’étaient les trois cirques qui se déployaient devant nous, dans un souffle. Leurs silhouettes noires se découpaient au couteau dans le ciel en mouvement, violentes et crues. Leurs bords étaient parfois frangés des chutes de neige de la nuit dernière et dans une clarté qui faisait presque mal aux dents, je me rendais compte que les Pyrénées se couchaient à nos pieds.
02/08/2008Et après, ce sera ça...
... ah la la...  |