"... si vous la rencontrez, bizarrement parée, traînant dans le ruisseau un talon déchaussé et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé, messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordures au visage fardé de cette pauvre impure que déesse famine a par un soir d'hiver contraint à relever ses jupons en plein air. Cette bohème là, c'est mon bien! ma richesse, ma perle, mon bijou.. ma reine... ma duchesse..."

J'écoute : le vent
Je regarde : le vent et ses effets
Je lis : des images
Je joue : comme un chat
Je mange : les pulpes et les intérieurs
Je bois : de tendres mélanges
Je cite : mes amis, même ceux que je ne connais pas, en vrai...
Je pense : à ceux qui m'aident à vivre
Je rêve : de mieux les accompagner
(mis à jour mercredi 29 novembre 2006 à 15:10)

31/10/2008

31/10/08 - 12:04

Etonnement...

Depuis quelques jours, je regarde presqu'avidement tout autour de moi, dans cette ville que je vais quitter bientôt. Après cinq années passées ici. Cinq années... Je marche et je m'épuise à vouloir tout regarder, à vouloir tout avaler, même ce que je n'aime pas, même ce que je veux fuir et que je sais être heureux de quitter. Car rien n'est simple, vous le savez bien. Tout se mêle en moi dans mes pérégrinations, le dégoût parfois pour une ville un peu fade et triste, l'enthousiasme face à des gens que j'ai appris à aimer ici, l'étonnement que je ressens encore dans des recoins que je trouve chaque fois plus beaux et toujours si attachants. J'ai le sentiment, je crois, que je ne sais pas bien ce que je quitte et que je cherche à ce que tout, TOUT, soit en moi au moment où je partirai. Je ne veux rien oublier. Je me sens fatigué de cela mais je sais aussi l'enjeu que cela représente pour moi, pour vivre encore ce que je veux demain, là où je l'ai choisi et avec l'homme que j'aime.

20/10/2008

20/10/08 - 12:35

Dans Paris.


C'est une des plus belles vues de Paris que je connaisse. J’aime y passer, la nuit.

L'autoroute s'étire presque indéfiniment ici, dans une longue courbe douce et au-dessus d'un viaduc enjambant des milliers d'hectares de zones industrielles et commerciales parsemées d'immeubles allumés et traversées de voies ferrées, de routes, de friches prenant une allure tragique. Les voies se démultiplient à cet endroit et je m'étonne à chaque fois que j'y passe, surtout lorsque la nuit est tombée et que les phares des voitures s’entrecroisent jusqu’à se mêler, d'être embarqué comme un vague globule dans ce flot considérable de sang menant à un cœur inconnu, étranger. En-dessous, la Seine revient d’un de ses détours. Elle apparaît noire et molle, presque souterraine, comme la trace d’un passage animal et monstrueux irrigant ou bien dépeçant la ville. Et au loin, dans un décor de théâtre à couper le souffle, Paris s’étale, la Tour Eiffel scintille, le Sacré Cœur blanchit, les collines habitées se gonflent d’un orgueil lointain. Tout murmure.

A chaque fois, je me dis que je m’arrêterais bien là, au milieu de ce flot continu de voitures lancées à toute allure vers des lieux qui n’existent presque pas, pour profiter de cette lumière, de cette respiration et de ce bruissement de la grande ville. Mais cela semble justement impossible et c’en est presque rassurant. C’est un lieu de passage, et c’est un lieu impossible…

Et puis vendredi soir dernier, quand je suis passé par là, à ma gauche, à ce moment précis, s’est levée sur l’horizon urbain une lune ovale et rose. Il me semblait entendre le froissement qu’elle faisait quelque part dans le ciel. Elle était grossie démesurément, comme elle apparaît chaque fois qu’elle surgit, et semblait posée, comme un œuf d’autruche mythologique au milieu d’un champ magistral, sur un petit nuage gris. Elle a flotté ainsi le temps de mon passage, jusqu’à ce que je pénètre complètement dans le tableau que je regardais et que je finisse par en devenir l'un des innombrables points.

Je voulais vous le dire parce qu’alors, je me suis senti rempli par le monde et que cela me semblait tellement important, tellement essentiel, vous comprenez ?

15/10/2008

15/10/08 - 11:22

Petite comparaison.


On nous bassine actuellement avec des plans de sauvetage financier venus de tous les horizons, nous faisant jongler avec des sommes faramineuses au point que nous sommes incapables d'en imaginer la portée réelle, des milliers de milliards de dollars et d'euros et de yens qui apparaissent magiquement pour sauver un système en déroute et s'accumulent quelque part (mais où ça?...), relançant les activités de boursiers aussi ridicules que des pantins et qui me font parfois penser à ces animaux prêts le lundi à se suicider collectivement en se jetant de falaises incroyablement belles et le mardi (pour les survivants) à forniquer joyeusement pour faire tous pleins de nouveaux petits... Et l'on dit que c'est formidable. Et l'on dit que les Etats ont enfin joué leur rôle. Que nos petites économies sont sauves. Que nos plans d'épargne vont enfin pouvoir reprendre 1 ou 2%. Que le signe que tout va bien dans le meilleur des mondes, c'est que les bourses ont repris 10 ou 15%. Alléluiah.

Mais qui se souvient d'une autre crise que notre panique financière actuelle, tout à fait récente et pas du tout résolue, malgré quelques promesses médiatiques? Qui se souvient de la crise alimentaire mondiale qui a éclaté en 2007 et qui continue de ravager les pays les plus pauvres de cette planète? C'était là, cette année encore, souvenez-vous. Nos ministres pavoisaient. Nos institutions internationales prenaient les choses en main. La France, les Etats-Unis, l'Angleterre annonçaient un plan d'ampleur de quelques... centaines de millions d'euros... de prêts. Et aujourd'hui encore, alors que des millions de gens crèvent de plus en plus de faim, de maladies mal soignées ou de malnutrition et qu'il suffirait pour résoudre durablement cette situation d'une portion congrue de ce que l'on déverse ces jours-ci dans notre valeureux système financier, un petit groupe de personnes venus d'associations et d'administrations ministérielles courent le monde et rament à longueur de journée pour racler les fonds de tiroirs des budgets des Etats dits du Nord afin de récolter quelques dizaines de millions d'euros ici et là et tenter avec cela d'enrayer cette crise qui touche à la vie et au quotidien du plus grand nombre des citoyens (oui mais apparemment, des citoyens de seconde zone) de notre planète.

Alors voilà, moi j'ai du mal à me réjouir quand j'entends le matin sur France Inter: C'est formidable, la planète financière est-elle sauvée? C'est l'euphorie depuis hier sur les marchés. Ou quand je regarde des photgraphies de "trédeurs" qui se frappent le plat de la main avec des mines de "ouineurs" parce qu'ils ont récupéré les 100 000 euros qu'ils avaient perdus la veille. Et merde...

14/10/2008

14/10/08 - 11:37

Entrevue.


J’ouvris la fenêtre. L’air doux du soir, comme le souffle d’une respiration connue, et aimée, emplit la pièce et s’y promena, se frottant aux murs, faisant trembler un peu les tissus tendus, levant et caressant quelques pages des livres posés un peu partout, sur le lit défait, sur les tables encombrées, sur les vêtements jetés au hasard. Puis, le murmure que cela faisait ainsi se dissipa, comme une solution dans l’eau.

Je restai dans le silence. Vaguement étonné. Par bouffées, je pensais à lui, à l’endroit où il se trouvait, à ce qu’il voyait. Puis je revenais là où j’étais. Je voyageais, en somme. Et ces allers et retours faisaient naître toujours en moi le même émerveillement, la même joie de vivre.

Ici, devant moi, les innombrables fleurs blanches en gueule de loup, dans leur pot sombre, débordaient de la fenêtre, faisant mine de plonger dans la rue. Le ciel se chargeait lourdement de nuages violets qui continuaient d'avancer sans laisser de traces et se détachaient des toits, comme deux mondes qui s’ignorent absolument.

Je me penchai un peu. Sur le côté, les murs ruinés d’une ancienne ville, romaine dit-on, préfigurant l'actuelle, surgissaient encore, faisant un pauvre paravent au portail latéral de la cathédrale et où s’accrochaient des lierres ensauvagés fourmillant d’oiseaux endormis. Tout cela faisait un spectacle qui n’était qu’à moi et que je recueillais, goutte à goutte, me délectant de la rosée fragile de ce désert. Mais cependant, en m’en imprégnant, en laissant tout cela infuser en moi, j’avais le sentiment confus que je continuais aussi, de cette façon, une sorte de parcours entamé ailleurs et en un autre temps, parcours où tout se mêlait, sa vie à lui, la mienne, les innombrables autres, l’immensité des forêts et des villes bâties entre nous, le souffle grave et lent du monde qui nous porte, l'éclatement fabuleux de celui-ci et qu’ainsi, j’en servais de lien troublant et que je pouvais en rendre, au fond, la paradoxale unicité...

09/10/2008

09/10/08 - 17:51

Vive la Reine!


Je voudrais vous parler un peu ici d’une certaine Constance d’Arles, trop méconnue Reine de France du temps où la France s’appelait quelque chose comme la Francie, au tout début de la dynastie des Capétiens. En fait, elle est devenue la femme du second capétien, Robert, dit le Pieux, fils du fondateur Hugues Capet. Robert, au début de sa vie, n’a d’ailleurs semble-t-il pas été si pieux que cela puisque ses frasques avec une certaine Rozala d’Italie, puis avec la « bonne Berthe » et enfin son mariage avec Constance d’Arles sans avoir divorcé de Berthe, le fit menacer d’être excommunié. Mais on le sait bien, ces choses-là se négocient. Et la postérité a montré que cela ne l’a pas empêché de se couvrir d’une aura de sainteté via les bons soins de son biographe Helgaud.
Constance arrive donc et elle remplace la bonne Berthe dans le lit de Robert. Mais patatras, le plan cette fois-ci se déroule avec de gros accrocs. Constance n’est pas la douce femme docile qu’on imagine, blanche comme le lait, vêtue des pieds à la tête. Bon, certes, elle va bien faire la première partie de son boulot, à savoir : donner des enfants au Roi, et notamment un fils. Elle le fait tellement bien, ce boulot, qu’elle en donne plusieurs, des fils. Trop, peut-être. Mais surtout, elle va se révéler être un… fort caractère, pour utiliser un euphémisme. Elle va en fait tout bousculer sur son passage ; c’est un séisme qui déboule dans la toute jeune et fragile royauté. Une furie odieuse et perverse, certes, mais n’ayant cessé de se battre contre les hommes par principe dans un monde où l’on enfermait peu à peu la femme pour les siècles à venir. Ce qui lui valut quelques sérieuses inimitiés, d’ailleurs, notamment chez les saints hommes de l’Eglise.
Le premier, le moine Raoul Glaber lui reprocha par exemple d'avoir amené à la cour les jeunes Provençaux de sa suite, dont le costume, la tête à demi rasée (bouh !), le visage sans barbe (mon Dieu, quelle horreur !), convenait mieux pour lui « à des baladins et à des bouffons qu'à de nobles seigneurs qui accompagnent leur reine ». « Leurs cheveux descendaient à peine au milieu de la tête. Vrais histrions chez qui le menton rasé, les hauts-de-chausses, les bottines ridicules, terminées par un bec recourbé, et tout l'extérieur mal composé annonçaient le dérèglement de l'âme [rien que cela !]. Hommes sans foi, sans loi, sans pudeur, dont les contagieux exemples corrompirent la nation française, autrefois si décente, et la précipitèrent dans toutes sortes de débauches et de méchancetés ». Eh oui, on dirait presque du Le Pen…



Cette femme immonde s’immisce dans toutes les affaires de l’Etat, modifie les usages de la cour, s’irrite des tergiversations de son mari et cherche à imposer ses décisions. Ce qui l’intéresse notamment, ce sont les grâces et les faveurs, qu’elle veut contrôler par-dessus tout. Parce qu’il s’agit, en fait, à cette époque, du principal pouvoir d’un Roi sur ses vassaux. Les gouvernements des peuples sont laissés aux potentats locaux. Mais d’après les chroniqueurs, il semblerait que ses choix, liés surtout à des caprices et à des sautes d’humeur ainsi qu’à certaines exigences un peu gonflées de sa part en échange de ses faveurs, furent un peu, comment dire ? incohérents et en gros, catastrophiques. Cette femme aurait-elle été légèrement hystérique ? Je crois qu’on peut le dire… Quant à son Roi de mari, quand il cherchait à prendre une décision et notamment attribuer une faveur à quelqu’un, tout seul comme un grand, non mais, c’est qui l’homme ici ? il recommandait expressément ceci à l’intéressé : « Surtout, prenez garde que Constance ne le sache ! »

Mais je soupçonne cette femme certes vénale et obsédée par le pouvoir d’avoir eu un brin d’humour et d’espièglerie. Les chroniqueurs relèvent notamment qu’elle demanda un jour, tout miel, à son mari dont le manteau était abîmé : « Qui donc, ô mon bon Seigneur, a déshonoré votre robe, et a coupé le gland qui l'ornait ? » Quant au fait qu’elle était cruelle, il est tout de même étonnant qu’elle ait fait l’objet d’autant de haine de la part de ses congénères masculins, grands clercs et fins lettrés gardiens de la morale chrétienne : qui donc ne l’était pas, parmi les princes et les rois et les empereurs et els conseillers et même les papes ? Aurait-elle été tout simplement une femme qui a voulu joué dans la cour des méchants garçons ?

Ceci dit, c’était vraiment (apparemment) une sacrée mégère. La mort d’un certain Hugues de Beauvais prouve à quel point Constance savait pousser ses vengeances quand on se mettait sur son chemin. Le Roi Robert avait donné sa confiance à Hugues, son filleul, né du premier mariage de Berthe de Bourgogne (la fameuse bonne Berthe). Il en avait fait son conseiller très privé et il l’avait même fait comte de Beauvais et gouverneur de Paris. Ouah ! la classe ! Et l'église d'Orléans l'avait pris pour avoué (celui qui s'occupait des intérêts temporels d'une église : le pognon, quoi !). Forcément, une femme comme Constance ne pouvait que le détester. Et de plus en plus. Le fils de la première femme de son mari ! Et en plus de cette si bonne et si douce Berthe ! (On sentirait presque la haine l’emporter en soi à cette évocation…) Constance chercha donc à s’en débarrasser. Classique. Elle écrivit à Foulques-Nerra, comte d'Anjou, seigneur connu parait-il pour sa cruauté et sa puissance. Foulques n'eut garde de manquer une occasion de signaler son audace ; il répondit à la reine et lui manda, dit la chronique, qu'elle fît « bonne chière », que « dans brief [dans peu] » elle serait vengée de Hugues, et que « jà ne saurait être monté en si haute autorité que l'on ne l'en fît bien descendre ». Ainsi donc, le jeune Hugues fut massacré par les hommes de Foulques Nerra et de la Reine lors d’une partie de chasse. Ils attendirent que le Roi et son filleul soient seuls au fin fond de la forêt, ils passèrent lentement et révérencieusement devant le Roi, puis firent tomber Hugues de son cheval et le battirent à mort sous les cris d’impuissance et les supplications du Roi… mais qui, de retour, laissa à sa femme diriger toute la pompe et la solennité de la Cour, comme à son habitude.
Eh oui, désarmé, le Roi Robert se contentait à cette époque de s’enfermer, de brûler des cierges toute la nuit, il battait la mesure avec son sceptre lors des vêpres et des matines, il préférait la compagnie des chantres et des moines à celle de sa femme (mais oui, mais oui…) et, paraît-il, il semblait même carrément voir les saints mystères plutôt que de les croire, comme tout le monde à l’époque… Forcément, une telle femme, ça a de quoi rendre un peu zinzin même le fils d’Hugues Capet.

Bref. En voilà un joli tableau : une méchante reine, hou !!! la vilaine !!! et un gentil roi un peu con et très pieux. Mais ce n’était pas fini !

C’est qu’elle était fourbe et coquine, la Reine, en plus ! Elle souhaitait aussi passer, malgré ses frasques, pour une bonne défenseuse de la Très Sainte Eglise. Ainsi, alors qu’une nouvelle forme d’hérésie courait, une sorte de mode, quoi, Constance fit mine de se rendre par curieosité à une assemblée organisée par les tenants de celle-ci. Ayant reconnu un prêtre d'Orléans, Etienne Lisoie, qui avait été un temps son confesseur et qu’elle avait chassé suite à un propos certainement déplacé, elle lui creva tout simplement un œil avec la baguette d'ivoire qu'elle portait à la main et qui, selon la mode du temps, était surmontée d'une tête d'oiseau. Et s’en retourna dans son palais. Na !

Mais là où cette femme atteint tout de même un summum dans l’histoire des « forts caractères », c’est qu’il semble qu’elle ait eu des rapports « difficiles » avec ses propres enfants, et notamment ses fils, qu’au fond elle détestait ou méprisait, comme les autres hommes. Hugues, l'aîné, avait été couronné roi en cours par son père, Robert, qui souhaitait forcer ainsi la légitimité dynastique des Capétiens (Hugues n’était pas né Roi, il avait été élu Roi, ce qui fait un sacré distinguo). Fulbert, évêque de Chartres, nous apprend que ce jeune co-Roi, ne pouvant supporter les vexations continuelles de sa mère, et ayant été forcé de sortir de la cour, en était arrivé à voyager comme un aventurier. Robert, dit-on, suppliait même sa femme de cesser ses vexations à l’égard du futur vrai Roi. En vain. Il faut croire qu’elle lui mena une vie d’enfer, complotant avec les grands du royaume pour humilier ces roitelet qui apparemment tenait de sa mère et ne s’en laissait pas compter. D’ailleurs, il prenait un tel ascendant sur son propre père et négociait si bien avec les grands, qu’il… mourut brutalement à l’âge de 18 ans. Dommage !
Alors, Robert décida, dans un accès d’autorité, de sacrer son deuxième fils. Sauf que, manque de pot, cet autre fils, Henri, elle le détestait encore plus, la Constance ! La reine accusera même Henri d'être "dissimulé, indolent, efféminé et totalement porté à négliger les intérêts de son père". Sans commentaire. Malgré tout, Robert parvient à faire sacrer Henri l’efféminé mais nombre de princes et d’évêques n’assistèrent pas au sacre, de peur des représailles de la Reine… Elle réussit même à provoquer une rébellion féodale ouverte contre Robert et son propre fils, au bénéfice de son troisième, un autre Robert. Celui-ci, plus jeune, quatorze ans à peine, semblait plus malléable, peut-être. A cause de cette guéguerre, le futur Henri Ier devra céder à son jeune frère la Bourgogne en apanage de plein droit et héréditaire, ce qui sera le début d’un conflit de trois siècles au moins, jusqu’à l’extinction de la lignée du Robert cadet.

Cependant, cela n’avançait pas comme Constance le voulait. Elle finit donc par s'emporter contre Robert, ce troisième fils qui ne l’aimait pas assez en retour à son goût, en lui reprochant surtout de ne pas assez haïr son frère. Le futur Roi, on l’a vu, qui était quasiment exclu de la cour et qui cherchait des ressources, s’était mis à guerroyer. Le troisième fils, Robert, n’en pouvant plus mais n’osant affronter vraiment les colères de sa mômon, fit la même chose et se rapprocha alors de son frère, tout en continuant de revendiquer des fiefs contre lui. Un imbroglio, une sorte de guerre lente se mit alors en place entre d’un côté le Roi et la Reine et de l’autre leurs deux fils, avec des actions croisées et des retournements constants entre eux tous. C’était la fête !

Sauf que du coup, le bon Roi Robert, si gentil et si pieux, ne supporta pas plus longtemps ces déboires, et paf ! alors qu’il séjournait à Melun, il mourut de chagrin. Henri, qui avait été désigné Roi, devait lui succéder. Mais c’est alors que la Reine elle-même partit en guerre, bien décidée à prendre les villes de son fils. Elle mena d’ailleurs l’assaut contre la ville de Melun où venait de mourir son mari et s’en empara. On l’imagine volontiers donnant des ordres à ses chefs d’armée mi-envoûtés mi-révoltés par son autorité hallucinante. Son fils fut ainsi obligé de s’enfuir et de supplier le Duc de Normandie, son fameux vassal rebelle, de l’aider à le rétablir dans son droit contre cette si méchante et vilaine sorcièèèèèère !!!!!!!!!!!! Cette alliance fut fatale à la Reine. Constance fut assez rapidement défaite, elle dut abandonner ses villes et ses deux fils, copains comme cochons, « moi en France, toi en Bourgogne, chacun chez soi ! », la firent enfermer dans un couvent à … Melun, où forcément, une femme de ce caractère ne pouvait que mourir très vite…

Mais j’ai oublié de vous dire : Constance avait eu un autre fils de son Robert. Un certain Eudes, qui était né le dernier. Cependant, on n’en parle pas dans l’Histoire. Il était, comme l’on dit, attardé mental. Et il a survécu dans sa bulle au tourbillon de sa maman…

07/10/2008

07/10/08 - 18:13

Madame Chami et ses copines.


Il faisait beau ce jour-là. Le soleil était partout. La pelouse étriquée du square de Ménilmontant ressemblait à un bord de Seine peint par Seurat. Des multitudes de corps allongés, assis, en mouvements mais pourtant presqu'arrêtés, en discussions comme suspendues, parsemaient l'espace de leurs couleurs et de leurs formes douces. Je clignais des yeux.

Nous avions trouvé une place assise sur un banc noyé de lumières, juste un peu en retrait, et nous lisions vaguement. Je me laissais distraire par le vol d'un ballon rouge suivi de la course d'un enfant et de ses cris. Je regardais la lenteur de ce ballet magique. Les feuilles ne bougeaient pas, l'air semblait fixe, trop alourdi pour se mettre en mouvement. J’écoutais.

Petit à petit, des voix prirent le dessus à côté de nous, insensiblement. Un groupe de petites vieilles s'étaient assises sur un banc voisin du nôtre et qui venait sans doute de se libérer. Je les avais repérées déjà, sur un autre banc au loin, quand nous étions arrivés. Elles devaient faire comme cela des sauts de puce, petit voyage piétinant au sein du square de leur quartier, et changer ainsi d'angles de vues et de conversations au cours de l'après-midi flottant. La plus vieille, toute frêle et grave, engoncée dans des tissus rêches et gris, restant accrochée à sa canne par sa main noueuse et maladroite, était encadrée par deux femmes grosses et maquillées. Surtout sa voisine de gauche, jeune septuagénaire et malgré tout pimpante et blonde décolorée, les yeux cernés de gros traits noirs, les bras enflés surchargés de bracelets dorés qui cliquetaient au moindre de ses moulinets et qui parlait avec une gouaille parisienne sortie d'un autre âge, vautrée sur son banc, bedonnante assumée portant un haut panthère et des collants noirs plissés. L'autre à sa droite était tout aussi volubile mais peu maquillée et moins apprêtée : on devinait sa moustache. Elle était affublée d'une jupe à fleurs incroyable, comme les papiers peints de mon enfance, de baskets multicolores et d'une veste caca d'oie informe. Elles cancanaient. C'était assurément de sacrées pipelettes. La vieille, elle, ne disait rien, ou presque. Le temps qu'elle parvienne à se décider à parler, les deux autres avaient déjà entamé une autre conversation, ne cessant malgré tout de l'interpeller de vifs et tonitruants "N'est-ce pas, Madame Chami!", "Pensez donc, Madame Chami!", « Ah mais c'est que vous n'avez pas connu ça, Madame Chami!"... Je la sentais ballotée comme une bouteille dans l’océan, entre ses deux copines qui ne cessaient de médire gentiment sur tel papy passant en tremblotant devant elles et les saluant de son chapeau mou, de se raconter leurs enfances dans le onzième et dans le dix-neuvième, de se donner les bonnes adresses pour acheter les produits casher et de demander des nouvelles d’Yvonne qui ne sort plus, de Georgette qui fricotte encore avec un vieux monsieur bien mis et de toutes les autres que le temps éloigne d’elles au point que l’on confond maintenant leurs doux prénoms…

Cela faisait comme des oiseaux derrière nous.

Puis, d’un coup, la vieille blonde poussa un grand soupir et déclara qu’il fallait y aller. « Allez hop ! Madame Chami, c’est l’heure, on y va ! » Je vis alors le visage suppliant de la cette vieille femme creusée de partout. Si elle avait pu disparaître dans son banc, elle l’aurait fait. Je l’ai sentie se rapetisser, se crisper encore un peu davantage sur le pommeau de sa canne et faire non de la tête. Madame Chami ne voulait pas y aller, il faisait bon, on était bien, là. Mais sa copine n’y entendait rien. Elle se mit à glapir et à gémir en disant « Mais c’est pas possible, ça, Madame Chami, c’est l’heure de faire pipi, vous savez bien ! Il faut y aller ! Et non, on ne revient pas après ! Vous le savez bien, c’est comme ça, non non non ! » Elle se mit droite sur ses jambes énormes et en soufflant fort, ajusta sa tenue de panthère décrépie et prit d’autorité le bras de la pauvre petite Madame Chami. C’était une feuille, cette petite dame. Elle la souleva d’un rien. Mais sa tristesse était immense, on lui sucrait sa cour de récréation où elle était si bien. Elle voulait encore parler même si au fond, elle ne disait rien…

Elles dirent au revoir à la troisième vieille qui ronchonnait un peu et je les regardai longtemps partir ainsi, clopin-clopant dans le square encore tout illuminé, s’arrêtant souvent, la grosse faisant encore de grands gestes et faisant mine de la gronder, Madame Chami écrasant de sa canne et de rage une fleur sur son passage… Et résonnait encore dans ma tête cette voix gouailleuse qui disait « Il faut aller faire pipi, c’est l’heure, Madame Chami ! ». Derrière, la troisième vieille avait déjà trouvé une autre copine et c’était reparti.

02/10/2008

02/10/08 - 13:43

J'en ai encore une bonne de ma collègue "Phoebe".


Nous marchions tous les deux ce midi, sous ce beau ciel clair d'après la pluie, vers la sandwitcherie du quartier. Je regardais les flaques aussi lumineuses que des mares d'or et d'argent et, je l'avoue, m'extasiais un peu devant l'effet que me font les intempéries: les longs saules dégoulinants comme les cheveux mouillés de gigantesques femmes-arbres encore frémissantes, les nuages s'effilochant partout, ayant tout donné d'eux, et les rubans scintillants des routes chuchotant au passage des voitures engourdies... Mais soudain, au moment de traverser une de ces routes, ma collègue prit ainsi la parole :

- Ben tu sais quoi? Il parait qu'en Dordogne, il pleut alors qu'il n'y a pas de nuage.
- Plait-il?
- Si, si, je te jure. C'est des amis qui me l'ont dit. Alors tu vois, c'est vrai.
- ... Ah oui, l'arguement est imparable, en effet. Et ils sont d'où, tes amis?
- C'est des perpignanais.
- ?
- Enfin, je sais pas comment ont dit, des périgords noirs? ou verts, je sais plus...
- Ah non, ce n'est pas tout à fait pareil, Perpignan et Périgueux. Et le Pérogord, c'est un pays. Mais bon, c'est des périgourdins, quoi. Et donc, ils t'ont raconté ça? Ils avaient fumé?
- Ben non, hein! Ils m'ont dit que des fois, il pleuvait alors qu'il n'y avait pas de nuages. Rien! Et moi, je croyais que c'était à cause du vent qui ramenait la pluie d'une autre région et tout ça, mais il parait que non, car la pluie, eh ben elle tombait tout droit! Tu te rends compte?
- Euh... Ecoute, non, je ne me rends pas vraiment compte, là...
- Eh ben voilà, ça doit être une spécialité de cette région.

Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis un moment interrogé entre rire ou prier.