"... si vous la rencontrez, bizarrement parée, traînant dans le ruisseau un talon déchaussé et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé, messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordures au visage fardé de cette pauvre impure que déesse famine a par un soir d'hiver contraint à relever ses jupons en plein air. Cette bohème là, c'est mon bien! ma richesse, ma perle, mon bijou.. ma reine... ma duchesse..."

J'écoute : le vent
Je regarde : le vent et ses effets
Je lis : des images
Je joue : comme un chat
Je mange : les pulpes et les intérieurs
Je bois : de tendres mélanges
Je cite : mes amis, même ceux que je ne connais pas, en vrai...
Je pense : à ceux qui m'aident à vivre
Je rêve : de mieux les accompagner
(mis à jour mercredi 29 novembre 2006 à 15:10)

31/03/2009

31/03/09 - 18:12

A côté de la plaque (électrique).

Nous étions pleins de bonnes intentions. La planète partant à la dérive, nous avions décidé de participer à la campagne, certes symbolique, mais finalement fort sympathique, consistant à n'utiliser aucune source d'électricité pendant une heure, samedi soir dernier.
Ainsi, à 19h25, nous avons tout éteint et installé des bougies un peu partout dans les pièces. C'était très romantique, ma foi. Nous regardions les fenêtres allumées ici et là, au-delà de la cour et de la rue, assez fiers d'être, quant à nous, dans cette sorte de noir face auquel on se sent soudain démuni. Je pensais à nos soirées passées récemment au Mali. A la splendeur des étoiles. Au rythme différent que l'absence d'électricité impose... Nous n'écoutions que la musique de Paris et c'était bien.
Mais à 20h31, la faim nous tenaillant et ayant rempli nos obligations planétaires pour l'instant, nous nous sommes précipités dans la cuisine, avons allumé le four, branché les plaques, lancé une machine. Le cumulus s'est remis à ronronner tout doucement. La radio a envahi l'espace. Les lumières jaillissaient de partout...
Sauf qu'hier, passant dans un couloir du métro, nous avons revu les affiches lançant cette campagne et intitulée "Votez Planète". Et là, nous nous sommes rendus compte qu'il n'était absolument pas demandé de renoncer à l'électricité de 19h30 à 20h30 mais... de 20h30 à 21h30, heure à laquelle nous avons dû exploser la moyenne européenne de consommation électrique pour un ménage parisien de notre "taille".
Ah... décidément, quand on est à contre-temps, c'est pour la vie.

28/03/2009

28/03/09 - 14:40

8-

La nuit est tombée encore plus vite que d'habitude, à cause de la falaise toute proche. On la devine encore un peu, masse d'encre violette, quelque part devant nous. Les étoiles font des pointes fines, faiblardes, elles sont englouties dans ce grand mouvement noir. Les bruits du village s'éteignent peu à peu. Juste des pleurs d'enfants, encore, des froissements de tissus et ça et là les plaintes lourdes, rauques des ânes qui se font écho, de concession en concession. C'est la nuit, pleine, totale, gigantesque, et nous nous sommes blottis sous un drap frais, installés sur le toit de banco d'une case du village. Les souvenirs des marches de la journée se bousculent, cet enfant croisé quelque part, son regard immense et chassieux, ces femmes pilant dans un rythme fou sous un baobab tordu, déchiré comme une sculpture de Giacometti, ces amoncellements rougeâtres de cases troglodythes transformées en cimetières sacrés, ces murs d'où dégoulinent les traces blanches des derniers sacrifices de bouillies et de bières de mil, les étourdissements face aux immensités des chaos absurdes de la falaise et aux douceurs apparentes des plaines et des dunes roses au bout de l'autre horizon, ces vies et ces couleurs, juste aperçues, juste croisées, tandis que là, alors que presque tout dort autour de moi, je laisse glisser sur moi les masses légères du sable soulévées par l'harmattan et emportant avec elles tous les souvenirs des jours d'avant, des jours d'ailleurs, des jours frissonnants.

26/03/2009

26/03/09 - 09:36

7-

Nous déambulions dans les rues poussiéreuses du village. Nos pas crissaient. Les concessions étaient blotties par petits groupes et autour de murets de pierres sèches s'élevaient les toits pointus des greniers ronds, chargés d'épis de mil et de fonio. Les cases semblaient suspendues entre les larges rochers sombres et les amas de ce sable orangé venu du nord. Et dans tout cet espace immense, ce vaste plateau rocheux apparaissant sans limites, où la chaleur plaque tout, je me demandais pourquoi les rues du village étaient si serrées, si tortueuses, pourquoi les gens cherchaient absolument à se tenir chaud, pourquoi il leur fallait tour voir des autres et tout montrer d'eux. Peut-être pour être sûr de faire partie du même monde, de pouvoir écouter, à tout moment, les bruits connus de l'humain au milieu de la bestialité des nuits sans rien.
Nous marchions comme cela, alors que la matinée était déjà bien avancée. Je cherchais des yeux le bord du plateau mais je ne voyais rien que ces murs, des pans de maisons hautes recouvertes d'un banco rouge sang, des charettes abandonnées, des groupes d'enfants faisant silence à notre passage.
Et le village a disparu.
Je me suis retourné: il n'y avait plus rien. Nous étions sur le rocher nu. Cela faisait des vagues figées avec des noyaux de couleur noire et violette. Nous avions dû passer une sorte de ressaut et maintenant, c'était le désert: du rocher devant, du rocher tout autour, pas un arbre, pas une herbe, juste un peu de sable ayant trouvé refuge dans une anfractuosité. Et du vent.
J'ai bien senti, au bout d'un moment, que notre chemin, je veux dire: celui que nous semblions inventer au milieu de ce néant, j'ai bien senti, donc, que notre chemin semblait descendre et s'enfoncer peu à peu. Mais je ne me suis pas vraiment rendu compte du moment où nous avons pu nous dire que nous étions dans la falaise, que nous descendions, cahin caha, dans le lit d'une gorge pierreuse.
C'est plus tard, lors d'une pause, que j'ai pu commencer de voir la plaine s'étendre, lointaine, au devant: les dunes roses s'étiraient grâcieusement, quelques champs d'oignons faisaient deviner des points d'eau et des résurgences tout en bas. J'ai pu me dire: je suis dans la falaise. Mais alors, j'ai entendu des cris joyeux. C'étaient des femmes qui parlaient, qui s'interpelaient de bout en bout de la falaise. J'ai alors aperçu la longue file de femmes et d'enfants montant le chemin que nous descendions, la tête chargée de seaux lourds, de bidons remplis et d'épis de mil entourés de tissus colorés. C'était un véritable flot qui m'emportait. Je devais me tenir au rocher pour rester là. Elles montaient. Elles étaient des dizaines. Elles suaient et elles riaient. Elles criaient, elles appelaient en bas, en haut, elles repartaient. Et plus je regardais loin, plus j'en voyais qui montaient déjà ou s'apprêtaient à monter la terrible falaise pour se rendre à Sangha, le village du haut. Car c'était jour de marché à Sangha et le seul moyen pour rejoindre ce grand marché, c'était ce chemin, c'était cet amoncellement de pierres coupantes et de rochers roulants. Et les premières femmes que nous avions croisées et qui avaient déjà disparu, remplacées par d'autres, avaient sans doute dormi quelque part là, au bord du chemin, et avaient quitté leur lointain village, la veille, pour aller vendre à temps leurs boulettes d'oignons séchés, leurs épis de mil, leurs cordes de baobab, leurs pains de singe, aux dogons du plateau.
Je descendais contre le courant.

24/03/2009

24/03/09 - 20:14

Petit intermède pas musical.

C'est une sensation étrange que de se retrouver arrêté en pleine nuit parisienne par une voiture hurlante et clignotante d'où sortent trois cowboys abrutis et omnipotents, de sentir leurs mains prêtes à dégainer leurs armes quand je fais le geste de prendre mes papiers dans la poche intérieure de mon blouson, de les écouter, ahuri, m'expliquer que je suis certainement une crapule et que ce n'est pas normal que je tremble comme ça, que je dois avoir quelque chose à me reprocher, de devoir les suivre dans cette même nuit parisienne mais qui semble soudain avoir changé d'odeur, que semble avoir viré à l'aigre, de devoir attendre dans le hall entouré d'une quinzaine de flics en mal d'insomnie et d'un travelot qui voudrait bien récupérer ses affaires mais que personne, sauf moi, ne regarde ni n'écoute, d'être soudainement pris à parti et de devoir vider mes poches sous l'air soupçonneux de trois de ceux-là qui ont décidé de s'occuper de moi, d'être conduit dans une petite salle froide et sale, d'être gentilment mais fermement conduit sur un banc de bois taché et d'être alors menotté à une barre qui se trouve en-dessous, d'attendre ainsi presque une heure, ébété, cassé en deux, pendant que l'on démenotte un type qui a l'air encore plus ébété à côté, que j'avais à peine vu, et qui ne veut pas aller à l'hôpital psychiatrique où l'on doit l'emporter, qui crie, d'une voix lasse mais forte, "Vous m'emmenez à la mort!...", d'attendre encore, de voir une sorte d'incompréhension amusée dans le regard morne et bête d'un policier à bouc blond à qui je dis que je suis choqué de cela, que je ne pensais qu'un jour je serais menotté ainsi, et de me dire, "Toi, tu n'es pas noir, tu n'es pas arabe, tu as tes papiers, ils vérifient seulement, attends un peu, tu vas sortir, toi, ils te vouvoient, c'est déjà ça...", et puis soudain, d'être libéré, d'être conduit devant un officier de justice qui dit "Bon, c'est pas grave, on va vous laisser partir,vous n'avez rien à vous reprocher mais il faudra venir nous montrer vos nouvelles plaques d'immatriculation", et de sortir, à quatre heures du matin, dans une rue morte du dix-septième arrondissement où la nuit fait l'effet d'une inondation crasseuse...
Mais heureusement, tu m'attendais. Heureusement, tu étais là, à quelques pâtés de maisons. Et heureusement, j'ai retrouvé ta force et ta douceur.

23/03/2009

23/03/09 - 18:49

6-

Nous nous étions levés tôt, bien avant le jour. Nous avions rendez-vous quelque part en ville avec notre chauffeur de taxi qui devait nous emmener à Sangha, un village dogon du bord du plateau, afin de retrouver notre guide pour les trois jours de randonnée dans la falaise que nous avions organisés.
La lumière était grise, elle débordait malgré sa pâleur et les ombres envahissantes des bougainvillées des grandes fenêtres de la maison. L'odeur du mauvais Nescafé se mélangeait, un peu âcre, à celle plus douce de la terre latéritique. J'écoutais les oiseaux se réveiller.

Nous nous sommes mis en route peu après, chargés de nos sacs, pour aller à pied à notre lieu de rendez-vous. Il y avait, dehors, une atmosphère un peu étrange, comme une vague idée d'hiver tropical, une sorte de balancement entre deux saisons, l'hésitation d'un climat. Tout, les maisons, les ânes blottis, les premières ombres errantes sur la route, était nappé d'une rosée froide et miroitante. Et si l'on ne voyait pas bien le ciel, recouvert en entier de cette lumière laiteuse, on sentait bien qu'il n'y avait pas eu d'étoiles de toute la nuit. La ville semblait se demander d'où elle sortait, de quelle nuit, de quel rêve ébloui.

Puis, alors que l'on marchait dans la poussière rougeâtre, j'ai senti sur ma main la première pointe tiède d'une goutte de pluie. Nous avons pressé le pas. Peu à peu, les gouttes grasses et lourdes d'une averse se sont mises à tomber tout autour, coup par coup, faisant leurs explosions minuscules dans le sable. J'en entendais le bruit sourd. Sur nos peaux, cela commençait à faire des piqûres resserrées. Nous sommes arrivés juste à temps sous l'auvent de l'hôtel, juste avant l'explosion de la vraie pluie, de cette pluie hallucinante à cette saison, de cette pluie chargée du sable lointain poussé par les courants puissants de l'harmattan, juste à temps pour nous couvrir et sentir le froid soudain sur nous. Un groupe de guides désoeuvrés attendait déjà le chaland, à côté de nous. Ils faisaient des gestes éteints, ils avaient l'air endormis, la pluie leur tombait un peu dessus, mais ils attendaient, comme ça. Notre chauffeur, qui attendait aussi quelque part sous un grand arbre, a fini par nous deviner. Il a couru et nous a montré la voiture, où nous nous sommes engouffrés. Comme toutes les voitures en bon état, celle-ci n'était que légèrement défoncée. Lové sur le siège crevé à l'avant, je regardais alors la ville de Bandiagara disparaître très vite derrière les vitres embuées et fêlées sous les crissements stridents d'un essuie-glace tordu ne servant presque jamais.

Mais la pluie a bien sûr rapidement cessé. Bientôt, elle n'était qu'un souvenir évaporé ; il n'en restait que le ton un peu plus rouille que d'habitude des grands espaces devant nous. Le plateau dogon défilait, affleurements noirs et violets de roches nues, oueds roses et lascifs que l'on franchissait en cahotant, mirages fulgurants des champs d'oignons d'un vert fluorescent où déjà s'activaient des paysans. J'étais proprement fasciné : ils arrosaient à l'aide de calebasses percées ces cultures improbables et je pensais en les voyant ainsi aux pêcheurs à l'épervier que je prenais tant de plaisir à regarder sur les bords du lac Ouénia, tout près de Kolokani, mon refuge d'avant, oui, c'était bien cela, je prenais ces agriculteurs pour les pêcheurs d'un autre temps, d'un autre lieu, et c'était bien les mêmes hommes, les mêmes images, ils voguaient sur leurs maigres pirogues et leur lac, c'était ce vaste plateau, c'était le même voyage, c'était la même ivresse...

J'ai gardé cette image en tête alors que nous avons débarqué à Sangha. Et je me suis dit, en devinant que nous en étions sur le bord, que nous avions amarré au dernier ponton du plateau. Il nous restait juste à nous laisser engloutir par les rouleaux furieux de la grande falaise.

09/03/2009

09/03/09 - 20:50

5-

Bandiagara était à nous seuls pour la journée. Carole était partie travailler tôt, ce matin. J'écoutais les bruits de la maison, les bruits du jardin, je me réveillais doucement, à tes côtés, me disant que cela m'était toujours aussi miraculeux.
Une fois levé, j'ai déambulé dans la maison, y reconnaissant à chaque recoin les traces de Carole, un peu comme lorsque je traînais chez elle quand je me retrouvais à passer la nuit à Amiens. Tout se fondait en un seul grand lieu recouvrant plusieurs temps et tournant autour de nos personnes et de nos vies: Amiens, Nara, Kolokani, Beauvais, Chambéry, Bandiagara, Paris. Tout cela était tellement normal. Il avait juste fallu combler ces quelques milliers de kilomètres. Rien, en somme.
Nous avons laissé se gonfler la journée en nous prélassant doucement. Je ne connaissais pas Bandiagara, j'y étais seulement passé des années plus tôt, très rapidement, en escale. J'avais la seule vision d'une attente sur une place de sable, entre deux véhicules bâchés surchargés. C'était tout. J'aurais pu vouloir presser le pas mais j'avais surtout envie de laisser le goût de la ville se construire dans mon imaginaire en fonction des échos que j'en percevais ici. Cette idée de repousser la balade en ville me plaisait bien. Et puis je prenais le temps d'être avec toi dans cette grande maison vide.
Nous avons fini par sortir, un peu au hasard, nous laissant guider par un vague plan. On pourrait être persuadé que les villes maliennes se ressemblent, en se fiant au premier regard. Mais j'étais constamment étonné des maisons, des boutiques, des rues, des charrettes, des mosquées, des visages. Je ne saurais rien en dire de merveilleux et je ne pense pas que cette ville soit à proprement parler merveilleuse, mais je parvenais à goûter, quelque part, la beauté profonde du lieu. J'en avais la certitude, sans pouvoir précisément la cerner. Et ce n'était pas vraiment l'ancien palais toucouleur fiché dans sa cour vide, ni le togouna bas et lourd implanté en plein milieu d'une rue trouée, qui donnaient à cette ville son charme si particulier à mes yeux. Si je devais absolument dire d'un mot ce qui fait peut-être sa beauté, je parlerais plutôt, je crois, des rives du Yamé, de cette rivière asséchée à cette saison et dans le lit duquel, pourtant, les femmes s'assemblent dans le courant du jour pour aller puiser, de ces rives détruites et ravinées par le dernier mouvement des eaux, si insoupçonnable lors de ces mois secs, des maisons croulantes et des murs de banco refaits chaque année par les hommes du quartier après les destructions des crues, des enfants courant en tous sens et prêts à nous prendre la main pour nous accompagner jusqu'aux ruines d'un ancien pont, des vieilles encore occupées à biner leurs rangs d'oignons si verts et protégés des chèvres ravageuses par des palissades si fragiles, si tremblantes, et des troupeaux maigres des vaches bossues, lentes, lascives, dolentes, partant quelque part et suivies passivement d'aigrettes tellement blanches qu'elles paraissent de simples éclats lumineux, et du ciel se chargeant progressivement au-dessus du torrent oublié, qui renaîtra pourtant, oui, de tout cela je parlerais volontiers...
Et puis comment ne pas dire la nuit qui suivit ce jour?
Alors que nous nous endormions après la soirée passée avec Carole, nous avons entendu les craquements griffés et rapprochés des tôles du toit et les frottements pointus des grandes feuilles des arbres appuyés contre la maison. Il pleuvait. Tout cela peut vous paraître banal. Mais que diriez-vous s'il neigeait au mois de mai à Paris? Il n'y a presque aucune possibilité pour que la pluie tombe à cette saison dans cette région. Et pourtant, c'est cette nuit-là, la nuit d'après notre balade le long des rives du Yamé, qu'il a plu à Bandiagara, je vous le dis.

07/03/2009

07/03/09 - 12:15

4-

Carole, je l'ai connue au Mali. J'étais installé à Kolokani depuis quelques mois quand elle est arrivée dans ce pays. Elle devait être ma voisine française la plus proche, prenant un poste à Nara, un gros village près de la frontière mauritanienne au nord du pays, à trois cents cinquante kilomètres de ma maison, tout au bout d'une longue piste défoncée et poussiéreuse les mois secs, inondée et quasi impraticable pendant les deux mois de la saison des pluies. Je me rappelle que tout le monde, avant son arrivée, disait que c'était une folie d'envoyer une jeune fille là-bas, dans cet endroit coupé de tout. J'avais même appris qu'elle avait appelé un jour la délégation à Bamako, demandant si elle aurait le téléphone, internet, des commodités diverses. Et on lui avait répondu "mais oui, bien sûr" alors que c'était "bien sûr non". Il y avait une seule ligne téléphonique pour tout la ville de Nara, et il fallait faire la queue longtemps pour avoir le droit d'essayer une dizaine de fois d'appeler la France ou Bamako, souvent en vain. J'étais furieux ; on l'attendait comme une bête curieuse et les paris fusaient: combien de temps va-t-elle tenir? deux mois? trois mois?

Alors, elle est arrivée, dans toute sa blondeur et sa sensualité. Je me rappelle de son baiser quand nous nous sommes salués la première fois. J'ai tout de suite aimé son air évanescent, ses façons de grande bourgeoise un peu perdue cachant de profondes blessures et de réelles révoltes. Je l'ai prise par la main et l'ai emmenée à Kolokani d'abord. Je voulais qu'elle soit vite loin des regards de ceux qui la jaugeaient et ne se fiaient qu'aux apparences d'une fille qui n'aurait pas été à sa place. Et le coup de foudre entre nous s'est déployé dans une grande amitié, jamais démentie depuis. Je faisais parfois la longue et douloureuse route de Nara pour aller la voir un jour ou deux. Elle s'arrêtait chez moi quand elle descendait à Bamako pour une mission. Elle débarquait soudain d'un bus déglingué, recouverte de poussière et les yeux fatigués, après dix ou douze heures de route. Je l'embrassais, lui donnait à boire, nous parlions de Dostoïevski et de Proust, de nos familles, de nos histoires, de nos rêves, des difficultés et des satisfactions du métier que nous faisions ici. Un jour elle me dit: "C'est incroyable de savoir qu'il y a quelqu'un quelque part qui te ressemble tant, au point d'être presque toi..."

Depuis, les hasards de la vie ont fait que lorsque nous sommes rentrés en France, nous avons trouvé un travail dans la même région et nous nous sommes retrouvés de nouveau voisins, en Picardie, une autre brousse, une autre terre de découverte, elle à Amiens, moi à Beauvais. Nous avons continué de nous suivre, de nous tenir la main. Alors bien sûr, quand elle a décidé de retourner s'installer au Mali, pour tenter de vivre une histoire d'amour avec un malien que je lui avais présenté un jour, à l'idée d'aller la voir dans son nouveau chez-elle, à Bandiagara, cette ville du plateau dogon, se sont mêlés les souvenirs étourdissants de ces allers-retours entre Kolokani et Nara, entre Beauvais et Amiens.

J'étais de plus en plus ému alors que le bus avançait cahin-caha sur la route de Bandiagara, longue, cahoteuse, semblant se fondre progressivement dans la chaleur de la journée sahélienne. Les images de Bamako se dissipaient doucement. Nous avons fini par débarquer du bus dans la ville de Sévaré ; il nous fallait encore prendre une place dans un bâché croulant, pour une nouvelle heure de route. Mais je savais que nous approchions et je me sentais de mieux en mieux. Quand j'ai vu le panneau "Bandiagara" cerclé de rouge sur fond blanc, comme ceux de nos villes, j'ai cru chavirer. Elle était là, quelque part, dans cette ville... Et quand je l'ai vue arriver dans son pick-up blanc alors que nous l'attendions au milieu de la place sablonneuse servant de gare routière, c'est l'évidence de ce qui se passait en ce moment qui m'a empli de toute sa saveur: je venais rendre visite à ma voisine, Carole. Ma voisine de Bandiagara. Ma voisine pour toujours.

03/03/2009

03/03/09 - 18:48

3-

Un frère de Konimba était parti en éclaireur, un peu plus tôt. Il finit par nous appeler, nous disant qu'il avait "trouvé la route" et qu'il nous attendait. Nous embarquâmes donc tous dans la vieille bagnole. J'avais le Vieux (le fils de Koro, âgé de dix ans) entre mes genoux et ma tête touchait le toit, ce qui me donnait en fait une certaine stabilité, m'empêchant de basculer au moindre soubresaut dû aux trous béants parsemant la route. Les enfants, comme moi, étaient surexcités, rien que par le fait de partir ainsi en balade. Cela faisait quelque chose comme les nouvelles pérégrinations de la famille que nous étions et j'en étais ravi.

Il nous attendait bien à l'endroit décrit, au bord du goudron, accoudé à sa mobylette aussi antique et rafistolée que la voiture de Konimba, à l'entrée du village de Samayah. Dès qu'il nous vit, il enfourcha son engin et nous le suivîmes dans le dédale poussiéreux des rues étroites et tordues du petit village, nous laissant croire parfois que nous allions finir notre route dans une concession, au milieu des poules et des femmes pilant le mil en tapant dans leurs mains. La voiture balançait de gauche et de droite, évitant ici un âne qui nous ignorait superbement, là un groupe de femmes rentrant du fleuve chargées de bassines et de linges pliés entassés sur leurs hautes têtes droites. Des enfants couraient un temps sur les côté du chemin, nous accompagnant de leurs cris et de leurs affirmations: "Toubabs!!!" Nous rigolions bien dans la cage de notre voiture. Et je sentais que le fleuve approchait.

Le chemin se termina soudain sur un talus planté de grands arbres et le fleuve apparut dans toute sa splendeur à cette heure du jour, étiré comme une longue trace molle. Nous étalâmes la natte sur le sable et nous installâmes les uns et les autres dessus pour commencer de jouer aux cartes. Ce n'était pas grand-chose mais j'avais le sentiment d'être au bord du monde, à la frontière de ce quelque part où se déroulait ma vie et celle des miens. De l'autre rive, lointaine, cotonneuse, me parvenaient les bruits étouffés d'autres villages se perdant dans les forêts de manguiers et les contreforts des monts du Mandé. Je savais qu'à des kilomètres de là, en amont, s'ouvraient les terres bouleversantes de cette Guinée où j'avais vécu des années auparavant. Suivant le sens du courant, les équipages des lourdes pirogues rapportaient lentement le sable nécessaire aux chantiers de la ville immense. Ici, à ma gauche, les dernières constructions de Bamako faisaient un petit entrelacs de bicoques et de poteaux électriques, si étonnants dans ce contexte. Et pendant que nous jouions, je regardais d'un oeil amusé le troupeau des vaches à bosses, maigres et grâcieuses, venant boire avant le soir au milieu des derniers groupes de femmes lavant les linges du village...

02/03/2009

02/03/09 - 20:00

2-

Après avoir traversé la ville de part en part, c'est-à-dire en gardant toujours sur notre droite le long ruban gris du fleuve Niger semblant traîner derrière lui son brouillard pâle, nous sommes arrivés dans ce lieu improbable où les amis de Ned nous avaient donné rendez-vous. Ils m'avaient indiqué le chemin ainsi: "C'est vers Sotuba, sur une route derrière celle de Koulikoro, après l'usine Mali-Lait"; et nous avions trouvé aisément.

L'ancien hangar désaffecté avait été racheté il y a quelques années par le Centre culturel français sur des fonds du fameux mécène international Orange (...) et réhabilité de manière particulièrement brute: du sable légèrement rose couvrant le sol, les tôles du toit simplement réajustées, une dalle de béton sale en guise de terrasse, un accrochage des oeuvres rudimentaire exprès. Et c'est dans cet immense espace, après les discours suants de l'ambassadeur français et d'autres huiles locales, que nous découvrîmes les grandes toiles obsessionnelles de Viallat, parfois mises en relief par de lourds tissus teints par les femmes maliennes et reprenant ses motifs un peu fous. Bref, un lieu parisien par excellence.

C'était étrange. Je regardais Koro et Konimba, n'osant pas déambuler seuls au milieu de ces choses si lointaines pour eux. Je me rendais compte qu'ils n'avaient jamais vu une exposition d'art contemporain de leur vie et que la seule fois où j'avais emmené Koro au Musée national du Mali, c'était pour y voir ensemble les quelques masques dogons ou bambaras qui parlent si fortement à son imaginaire et à l'histoire de son peuple. Ici, rien de tel. Pareil pour le petit cocktail donné à la suite du vernissage: mes amis n'osaient s'approcher, ne sachant trop s'ils seraient dans leur droit en demandant une "sucrerie", c'est-à-dire un soda. Et je ris alors de les prendre par la main et de réclamer fortement, pour eux, des verres et des petits-fours à répétition. Je les imaginais me visitant à Paris. Petit à petit, Koro se détendait mais je sentais bien qu'ici, elle n'était pas vraiment dans son "pays". Je voyais bien qu'elle se demandait si c'était parce que l'argent avait manqué qu'on avait laissé ce sable au sol... Quant à Konimba, il devait prier intérieurement pour tenter de comprendre. Et il ouvrait d'encore plus grands yeux quand je lui disais: "Tu vois, c'est un peu ça que je fais en France, je suis payé pour que des gens puissent organiser ce genre de choses..."

Tout cela au fond, cette confrontation absurde entre deux mondes tentant l'un l'autre de se toucher et y parvenant à peine, me ravissait tout en me donnant tout le recul immense qu'il faut pour saisir la relativité de tout, jusqu'à l'art. Et puis, par-dessus cela, je souriais béatement parce qu'ici, dans ce décor incroyable, dans ce pays si loin, je rencontrais les amis de Ned et sa présence à lui, par ce biais, donnait un caractère encore plus magique à mon voyage ici...