29/04/2009Le rideau de lumière devant moi.J'étais entré dans les tunnels du métro alors qu'un grand soleil inondait les immeubles sales des bords du canal à Pantin. La rame était arrivée tout de suite. Je m'étais un peu assoupi, quelques secondes où je continuais d'être transporté par une machine sourde et souterraine et où le reste de ce qui me fait moi se soulevait ailleurs, je ne sais où.
Arrivé à Jaurès, je suis descendu, un peu gourd. Je me trouvais au milieu d'un ballet étrange de gens pressés auxquels je me cognais par moments. Je regardais le plus au loins possible, devant moi. Tout au bout du couloir, les marches de l'escalier mécanique semblaient dévorer mes compagnons. Tout au bout de l'escalator, les portes mécaniques (elles aussi) faiaisent un bruit fort de claquet et je pensais aux vannes d'un grand coeur irréfléchi. Puis, tout au bout du dernier couloir, il y avait la lumière blanche de l'escalier de l'escalier débouchant sur la rue. Je respirais.
Mais au lieu de s'engouffrer dans la vie du dehors, les gens devant moi s'agglutinaient, ils attendaient, regardaient effarés en direction de l'escalier puis reculaient et se collaient les uns aux autres, l'air abattu.
Ecartant le groupe resserré, arrivé devant les marches, j'ai alors vu le rideau de pluie mêlée de grêle blanchâtre qui effrayait tant. C'était d'une beauté incroyable. D'en bas, on apercevait à peine la ville saturée qui semblait rayonner d'une telle lumière qu'elle se défaisait en abats d'eaux et de glaces tardives. C'est cela, la ville nous tombait dessus en cristaux à moitié fondus. Et c'est peu de temps après que les rigoles à l'intérieur du couloir du métro se sont glonflées soudain, dégorgeant de petits torrents criards qui recouvraient les murmures affligés des gens qui attendaient et craignaient d'être poussés dehors par le flot progressif des voyageurs descendant des rames suivantes.
Et pourtant, dehors était la lumière, la pleine lumière. Et je me suis lancé dans cette bourrasque blanche et dorée, heureux et frémissant, en pensant à eux, coincés, enfermés d'eux-mêmes derrière les barreaux de cette pauvre et douce pluie. 12/04/2009Bienvenue.Je sors d'une séance du film Welcome.
Au début, j'avais écris "je sors du film Welcome", je m'étais dit que ce n'était pas très correct du point de vue du français, j'ai légèrement corrigé ma phrase, mais c'était pourtant mieux dit comme cela, en fin de compte. Parce que lorsque l'écran s'est éteint, que la salle s'est vidée avec moi dans les derniers, que les quais du canal de l'Ourcq me sont apparus dans toute leur majesté un peu triste et que j'ai vu le ballet incompréhensible de la foule tout autour de moi, j'ai eu vraiment le sentiment de sortir de l'eau, de n'avoir pas respiré pendant l'heure et demie précédente et de surgir dans le monde d'ici, de me retrouver comme un naufragé.
Et la première image qui m'est venue dans le fond de la tête, et qui ne s'en décroche pas depuis, c'est celle d'Emilien, un des fils de Monsieur Traoré, un des commerçants de Kolokani où j'allais pour m'alimenter, vieillard que je trouvais toujours assis devant sa boutique et avec qui je causais un peu les jours de marché. Emilien l'aidait souvent pour la vente des boissons, il restait dans la boutique obscure et m'adressait tous les jours où je passais son immense sourire un peu fou. Mais à un moment, je ne l'ai plus vu. Je demandai à Monsieur Traoré où était son fils. Le vieillard prit un air grave pour essayer de me dire, en regardant ses pieds lacérés, recouverts d'une corne épaisse, qu'il était "parti dans la famille, vers le nord..." J'avais compris à son regard fuyant qu'il avait en fait essayé de prendre le chemin de la France, sans visa, en allant d'abord vers la Mauritanie. Je m'étais tu. Huit ou dix mois ont passés et un jour, j'ai revu Emilien. Il était là, derrière le grillage qui servait de comptoir à la boutique toujours aussi sombre. Je me rappelle: j'ai reconnu d'abord ses grandes dents blanches. Ca a été comme un éclaboussement dans l'air gris. Je me suis approché. Il m'a souri pareillement qu'avant. A bien l'observer, je pouvais dire qu'il avait peut-être juste le dos plus voûté, les mains plus rêches et plus dures et que ses blagues étaient un peu forcées, qu'elles sonnaient moins juste que les jours d'avant son "voyage". Au moment de payer mes bouteilles, je lui ai dit que j'étais content de le revoir. C'était bête. Il a eu l'air très triste et il s'est mis à me dire qu'il avait erré dans le désert pendant ces mois, et que les Libyens l'avaient finalement pris alors qu'il avait touché la mer. J'ai senti tout le poids de ses douleurs dans ses phrases longues et traînantes. Puis il s'est repris. Et il m'a dit, en riant soudain: "Mais la prochaine fois, j'irai plus loin et cette fois, je prendrai le bateau."
Il me regardait, tellement fier, tellement sûr de lui, tellement enthousiaste: cela sortait littéralement de lui. C'est cette image d'Emilien qui m'est revenue tout à l'heure et qui avait bien traversé la mer.
C'était à Kolokani, un jour de 2002, je crois. Nous nous sommes souri et je suis parti, saluant Monsieur Traoré, racrapoté dans son fauteuil de bois et un peu plus vieux que la veille. 04/04/2009"Je meurs comme un pays"Elle s'avance brutalement, raide, hallucinée, dans sa robe rouge un peu trop grande. Elle arrive du fond de la scène, de son pas hâché, appuyé, avec la lumière qui l'accompagne, qui fait exactement le même mouvement qu'elle, du mur du fond jusqu'à nous, à un mètre à peine, sous nos yeux. Et elle parle. Elle parle de la catastrophe qui vient. De ce pays (lequel?) qui va être envahi, détruit, éliminé avec sa langue, son histoire, sa civilisation, ses habitants. Et elle, elle ne veut pas mourir avec ce pays. Les fronts cèdent, au nord, à l'est. Il reste le refuge des montagnes. Mais même cela, c'est vain. Les villes, la mer, tout cela, ça n'a plus de sens. Alors elle parle, elle crie, elle essaie de ne pas mourir, les mots s'accélèrent, les yeux s'agrandissent, dans l'effroi et la douleur, la main se débat, elle se crispe sur la robe, la soulève, le corps est prisonnier, pour toujours. Et jusqu'à ce que la lumière s'éteigne, je n'en reviens pas, je ne reviens pas de la puissance et de la violence de ce texte, du corps présent d'Anne Alvaro qui le dit, le vomit jusqu'au bout de lui-même. Parce qu'elle le vit, ce texte, ce n'est pas possible autrement. Et d'ailleurs, quand c'est fini et que cela nous laisse complètement étourdis dans la salle, alors que les applaudissement émergent peu à peu (mais comment applaudir face à cela? les gens n'osent pas, puis ça vient, et les bruits s'accélèrent...) en même temps que la lumière revient, on sent bien qu'elle a du mal, elle, à revenir dans la vie d'ici, dans celle de maintenant, de cette salle de Bobigny ce soir, avec nous. Elle regarde à gauche, à droite, devant, elle n'est pas encore vraiment là, elle est encore dans le texte, tout son corps le dit, ses yeux immenses, son dos courbé du poids trop lourd de la catastrophe passée, sa main tordue contre elle, et cela, c'est encore plus troublant que le spectacle lui-même...
Allez donc la voir, allez l'entendre dans cette mise en scène exceptionnelle du texte de Dimitris Dimitriadis, "Je meurs comme un pays".  |