"... si vous la rencontrez, bizarrement parée, traînant dans le ruisseau un talon déchaussé et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé, messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordures au visage fardé de cette pauvre impure que déesse famine a par un soir d'hiver contraint à relever ses jupons en plein air. Cette bohème là, c'est mon bien! ma richesse, ma perle, mon bijou.. ma reine... ma duchesse..."

J'écoute : le vent
Je regarde : le vent et ses effets
Je lis : des images
Je joue : comme un chat
Je mange : les pulpes et les intérieurs
Je bois : de tendres mélanges
Je cite : mes amis, même ceux que je ne connais pas, en vrai...
Je pense : à ceux qui m'aident à vivre
Je rêve : de mieux les accompagner
(mis à jour mercredi 29 novembre 2006 à 15:10)

26/10/2009

26/10/09 - 18:16

L'Italie - III - Dans la chaleur.

Je m’étais appuyé contre le muret qui délimite un triste carré d’herbe devant l’entrée de l’immeuble où se trouve mon bureau. Je m’y étais appuyé pour fumer ma cigarette la tête face au soleil, dans la lumière blanche qui remplissait l’air de cette journée d’automne. Et alors que le froid m’avait saisi au moment de sortir, je commençais déjà d’être envahi par la douceur du soleil sur moi, comme si des pellicules de lumière me recouvraient peu à peu et que quelque chose d’elles me pénétrait, irradiait, ou que mon sang se mettait à diffuser.

Et d’évidence, sans aucune surprise en moi, je me suis alors mis à penser à l’Italie. Ou plutôt, je me suis retrouvé plongé dans l’évidence de la chaleur de l’Italie, cet été, et de nos rendez-vous quotidiens avec ce soleil fort, toujours, et partout présent. Puis, les choses se sont précisées, un peu. J’ai commencé de voir la vie autour de ce sentiment de soleil inondant, ainsi que ma place là-dedans. Les images sont venues, d’elles-mêmes.

C’était la place d’un petit village italien. Il y avait, bien sûr, une fontaine. Je revoyais aussi le dallage serré de la place et les ombres vives, taillées par la lumière aveuglante de l’après-midi, coupées parfois par le passage d’un petit groupe de personnes somnolentes. A. et moi étions assis sur de larges marches polies menant à des arcades plus fraîches, un peu hébétés et pris dans le bourdonnement du jour. Le bruit de l’eau coulant dans le bassin de pierre nous berçait. Et derrière nous, des gens attablés dans un café riaient bruyamment, parlaient avec éclat ; je me laissais ainsi, dans ma torpeur, envahir par la musique vive, pointue, chantante de la langue italienne. J’étais proprement ravi, emporté.

Puis j’ai levé les yeux et alors j’ai revu la grande masse sombre de la citadelle plantée au milieu de la place. Sur ses bords, les maisons du village s’alignaient, serrées en rond. Toutes regardaient les fossés en cercle, les hauts murs de briques, sévères, enfermant le palais que nous avions découvert en arrivant. Un lourd portail béant laissait entrevoir une autre cour d’où l’on pouvait admirer les splendides escaliers ouverts, la loggia aux fines arches torsadées et ses plafonds si délicatement peints. C’était Rocca San Vitale, quelque part entre Parme et Crémone. Et le soleil, tout en rendant la scène parfaitement ciselée, en faisait vibrer, presque grésiller les différents éléments. Appuyé contre le muret du jardin en bas de l’immeuble, je plissais les yeux pour mieux voir.

Et c’est notre déambulation dans les rues désertées, silencieuses, de Parme à midi, le même jour, qui m’est revenue. La ville, déjà étourdie, abasourdie par la chaleur, était presque vide. Je me demandais où étaient les gens, sans doute derrière les persiennes fermées. La grande place du Duomo et du baptistère nous était apparue délaissée, rendue trop grande par cette absence de vie. Elle n’était striée qu’épisodiquement par le passage de deux ou trois religieuses, par celui d’un vélo ou bien encore d’un chien alangui. Le magnifique porche rose de la cathédrale n’était rose que pour lui et c’était bien ainsi. Le baptistère, lui, se dressait comme une vigie oubliée. Il continuait d’assurer sa garde, mais pour quoi ?, enfermant les joyaux de ses fresques envoûtantes à l’intérieur de ses murs de vertige, et que nous ignorions alors.

Nous étions entrés dans la ville par le gigantesque parc ducal où les vieux prenaient l’air, assis sur les bancs dans l’ombre, dans le silence. Le pont permettant de pénétrer dans la cour de l'étrange Palazzo della Pilotta et de rejoindre la façade du théâtre Farnèse enjambait une rivière asséchée, envahie par les herbes folles et les cailloux ronds et qui donnait une drôle d’allure à cette ville. Mais une fois à l’intérieur du lacis urbain, ce qui me marquait, c’était l’élégance des rues et le raffinement discret des bâtiments, pourtant d’abord austère, comme si tout ici était fait pour accueillir le soleil et en renvoyer la multitude des aspects. Il y avait pour moi quelque chose de religieux dans cette ville, au sens du recueillement et du rite, qui conduisait presque à se taire et à se contenter de regarder, en acceptant ce mélange de douceur et de fièvre sur soi, sans forcément la comprendre. Et le soleil ardent, dur, exalté, y participait, non seulement en recouvrant tout mais en en devenant la source claire et mystérieuse.

Ma cigarette terminée, inondé de mes rêves italiens, j'ai alors réouvert les yeux sur le soleil frais de la Seine-Saint-Denis. Quelque chose en lui, au cœur de ses rayons jusque sur ma peau, avait bel et bien changé. Et - d'évidence, oui - je souriais à ce voyage que je savais pouvoir recommencer quand je le voudrais.

12/10/2009

12/10/09 - 18:54

L'Italie - II - "Ne pas aller à Venise?"


L’autre jour, nous déambulions dans les salles d’exposition temporaire du Louvre, sous cette lumière douce glissant entre les lourds tableaux le long des murs gris-mauve, fascinés par la confrontation, mi-brutale mi-émouvante, de ces toiles vénitiennes de la seconde moitié du XVIème siècle, Titien, Tintoret, Véronèse, les Bassano, des portraits, des allégories, tous plus beaux et renversants que les autres, des objets de concours, des rivalités cachant des inspirations réciproques, et l’invention progressive d’un style et d’une façon de voir, lorsque j’ai eu littéralement le souffle coupé à la vue du gigantesque tableau de Tintoret représentant le thème de Suzanne au bain, nue, observée par deux vieillards lubriques, cachés derrière un étrange rideau de feuilles et de fleurs mais surtout cachés du propre regard de Suzanne, obnubilée qu’elle est par le reflet de son corps entier dans un miroir appuyé contre ce même paravent sensé la protéger du monde et de ses espions. J’avais pourtant vu, déjà, des reproductions de ce tableau mais je n’en avais jamais imaginé la taille, et surtout, jamais je n’aurais pensé que le corps de Suzanne pouvait irradier à ce point de tant de force et de lumière, véritable centre d’aspiration de tout le reste, masse blanchâtre de chair épaisse, tirant vers un rose parfois presque orangé, posée en contrepoint d’un paysage décoratif à demi rêvé fourmillant de détails saugrenus, de fleurs et de lianes sombres, un corps pyramidal rendu immense par la force de sa couleur et comme surgissant de l’eau ou glissant en elle, un corps à part, un corps intouchable et pourtant irrémédiablement là…

Je m’approchais du tableau, je passais du vieillard couché à la gauche du rideau de feuilles, vautré devrais-je dire, tendu au possible pour apercevoir Suzanne s’admirant, à Suzanne elle-même se perdant dans une sorte de mélancolie intérieure, comme si elle se laissait remplir de sa propre beauté et s’en trouvait inondée, baignée d’une autre façon, pour finir vers la masse plus floue du second vieillard à l’arrière, dernière pointe du triangle de l’ensemble de ces regards qui ne se rencontrent pas mais ont tous le même objet, et j’eus alors la certitude que j’étais là devant l’un des plus beaux tableaux de Venise. Que je me fasse bien comprendre : le sujet caché du tableau était bel et bien la ville de Venise, ville des regards et des reflets, ville des certitudes et des faux-semblants, des miroirs disposés, des passages se croyant secrets et des fenêtres donnant sur tout, un portrait, donc, de cette ville comme un corps exposé aux regards de tous et qui se contemple, lascive, perdue, dans un miroir dont on n’aperçoit pas l’image rendue mais dont on devine, fasciné, la puissance du reflet. Me sont revenues, alors, dans cette salle du Louvre, au milieu de ces tableaux ne figurant presque jamais les paysages urbains de Venise, les images de notre séjour impromptu là-bas, séjour de quelques heures seulement, mais qui est resté, en moi, comme une bulle magique au milieu de nos vacances italiennes.

Nous ne devions en effet pas aller à Venise. Nous nous étions dit que nous irions une autre fois, que nous préférions passer plus de temps dans les autres villes souvent délaissées des masses de touristes et c’était même presque délicieux de se dire que nous frôlions Venise comme lorsque sur le chemin du retour en France j’ai seulement effleuré Florence, pour le plaisir de m’en approcher de nouveau mais préférant m’arrêter ailleurs, dans de modestes villages de Toscane. Nous avions laissé ce matin-là la voiture quelque part dans Padoue et nous étions allés admirer les fresques peintes par Giotto dans l’ancienne chapelle des Scrovegni. Nous en étions ressortis bouches bées, fascinés par ces scènes de l’enfer et du paradis couvrant les moindres murs de la chapelle, du haut en bas, et surtout par les visages de ces hommes et de ces femmes submergés par la peur, l’inquiétude, les cris et la douleur ou bien au contraire baignés d’une sorte de bonheur inatteignable et de joie transfigurée, la grâce et l’effroi partout autour de nous et dans le même temps, le mouvement humain lui-même, en quelque sorte. Certaines scènes m’avaient particulièrement frappé, notamment celle du baiser de Judas où l’aspect statique des lances et des flambeaux tendus au-dessus de la foule faisaient comme un raccourci de l’histoire avec l’une des scènes de la bataille de San Romano rendue par Ucello cent cinquante ans plus tard. Mais surtout, c’était le sentiment d’inondation face au bleu si profond des voûtes et du fond des fresques, faisant de ce lieu sombre et froid une châsse de lumière, qui m’avait le plus étourdi. C’est cela, nous étions étourdis en sortant de la chapelle, ne sachant trop que faire.

La chapelle des Scrovegni est située dans les quartiers nord de Padoue, à l’emplacement des anciennes arènes de la ville romaine, dont un mur concave s’accroche encore aux bâtiments annexes de la chapelle. Nous n’avions pas très envie de rejoindre la ville que nous avions pourtant seulement traversée, en hâte, deux heures plus tôt. Et c’est venu comme ça. Aussi soudain qu’une envie un peu farfelue qui prend sa place dans notre tête, sans que nous nous en rendions compte, jusqu’à devenir évidente. Nous étions à côté de la gare. Venise était à cinquante kilomètres à peine. Et si nous allions voir s’il y a des trains pour Venise…

Nous avons traversé alors le quartier de la gare, laid comme la plupart des quartiers de gare aujourd’hui. Un grand tableau figurait les « partenze » et les « arrivi ». Les noms des villes italiennes faisaient une constellation tournoyante et celui de Venezia se répétait régulièrement, comme une douce litanie. Un train partait pour Venise dans dix minutes. Nous nous sommes regardés, nous avons souri, nos yeux brillaient et dix minutes plus tard, notre train filait pour Venise. Je crois n’avoir à peine eu le temps de consulter un peu notre guide, envahi par ce sentiment sourd et puissant de découvrir cette ville alors que je m’y attendais si peu et qui me faisait tourner la tête. Je regardais dehors mais rien dans les paysages que l’on traversait n’annonçait vraiment la ville sérénissime : une campagne un peu fade, des banlieues ordinaires, des voies de garage… mais après Mestre, j’ai bien vu que nous roulions sur une digue, certes immense et portant également une autoroute chargée, mais qui nous conduisait au milieu de l’eau, dans la lagune dont nous avions admiré les lumières la veille au soir, depuis la plage où se trouvait notre camping.

Et puis le train s’est arrêté sans que je voie rien de la ville, aucune bâtisse annonciatrice, aucun canal, aucune embarcation, rien.

Nous sommes descendus du train et avons longé la voie avec la foule des voyageurs affairés. Et alors, c’est seulement une fois arrivés dans le hall que nous avons été happés par la lumière de Venise qui débordait du grand portail de la gare devant nous et nous laissait voir, dans une sorte de halo épais et blanchâtre, tirant vers un rose parfois presque orangé (voyez-vous ce que je veux dire ?), le pont Scalzi qui miroitait sous les reflets du Grand Canal et les apparitions pointillistes et vibrionnantes de la foule sur lui. Je n’ai alors pu m’empêcher de courir, j’étais envahi d’une sorte de joie purement enfantine, comme si on m’avait fait un cadeau incroyable à une date qui n’en commandait pas, comme si je me retrouvais au cœur de ce dont j’avais rêvé après un long voyage cahotant les yeux bandés ; je voulais goûter les secondes qui s’accumulaient déjà, c’était presque trop. J’ai couru pour me placer en haut du pont, au somment de son arche, je disais : « C’est Venise ! C’est Venise ! » Je sautais sur place, je voulais tout voir, je pouvais palper jusqu’à ma propre excitation. Puis, peu à peu, j’ai senti au contraire que je me laissais conquérir par l’atmosphère si particulière de cette ville qui, malgré sa foule et ses images d’Epinal, conduit partout à la rêverie, surprend et emporte, et par le paysage autour, les poteaux striés de bleu émergeant de l’eau comme des bâtons de sucre d’orge, les façades décrépies des palais à touche-touche semblant se tenir les uns aux autres, ville flottante ou en train de sombrer toujours... Sans doute comme beaucoup de monde, dès les premières minutes de notre arrivée à Venise, nous avons cédé à une première photographie de nous deux, prise à bout de bras, à l’aveugle, depuis ce pont, et maintenant que je la regarde, je nous vois bien dans cette lumière immense et perlée où l’on se demande si les palais sont aussi des bateaux et leurs façades d’ocre et de marbre des poupes endormies au bord d’un quai. Nous sommes à Venise, oui, mais il y a autre chose. Et c’est peut-être cela qui m’a le plus bouleversé : ce sentiment d’être dans un lieu si connu, si arpenté, aux images à tel point ressassées que l’on se dit d’évidence qu’il n’est pas nécessaire de l’avoir parcouru pour le connaître par cœur, et pourtant non, d’être ici et de tout découvrir, de tout voir « pour la première fois » et de se dire : « Je ne connaissais pas, c’était là mais je ne le savais pas… »

Nous avons ainsi parcouru la ville, toujours à pied, de ruelle en ruelle, au hasard, avançant vers des placettes désertes, revenant en arrière et cherchant un pont ici et là pour traverser un canal, jamais en gondole ou en vaporetto, je ne sais trop pourquoi, peut-être encore une envie d’échapper aux stéréotypes de la ville, mais tout en se disant toujours que la prochaine fois nous le ferions. Car si l’on a bien en tête la phrase « voir Venise et mourir » quand on découvre enfin ses palais et ses reflets, c’est une autre évidence qui s’est imposée à nous ce jour-là, celle qu’il faut « revoir Venise » et que je tiens en moi, depuis.

Nous ne sommes entrés dans aucune église, aucun musée, aucune scuola. Nous avons tout frôlé, tout caressé. San Giorgio Maggiore au loin tel un miracle tenu tout près de nous. La Ca’ d’Oro émergeant d’une perspective depuis un pont oublié. D’autres palais dont il m’est impossible de me souvenir des noms et qui sont comme des rêves enfouis se mêlant entre eux. Du linge pendant aux fenêtres sales, au bout d’une calle déserte, comme un envers de décor. Une vieille gondole amarrée au bout d’une petite rue en impasse et indiquée par une plaque comme étant un rio, laissant ainsi deviner un canal comblé en-dessous de nos pas. La place San Marco donnant jusqu’au vertige le sentiment que la ville glisse et se noie. La lumière du soir qui recouvre Venise d’un voile autrement diapré, continuant de la révéler, et d’où transpercent, aigus et lointains, les pas, les cris et les rires de la foule, le clapotis de l’eau contre les pontons, ou bien encore les sirènes blêmes des grands bateaux qui en font le tour et semblent l’appeler.

A Venise, la nuit pleine est alors apparue. Nous avons pris le chemin de la gare, un autre chemin, tortueux, tout de détours et d’inconnu pour en fin de compte retrouver l’autre côté du pont Scalzi. Nous sommes donc partis. Et une fois dans le train qui roulait et nous ramenait à Padoue, regardant derrière la vitre le noir du dehors, je me savais porté par un rêve supplémentaire, quelque chose qui m’avait été donné et que je n’attendais pas, et que je voulais, oui, que je voulais retrouver.