"... si vous la rencontrez, bizarrement parée, traînant dans le ruisseau un talon déchaussé et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé, messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordures au visage fardé de cette pauvre impure que déesse famine a par un soir d'hiver contraint à relever ses jupons en plein air. Cette bohème là, c'est mon bien! ma richesse, ma perle, mon bijou.. ma reine... ma duchesse..."

J'écoute : le vent
Je regarde : le vent et ses effets
Je lis : des images
Je joue : comme un chat
Je mange : les pulpes et les intérieurs
Je bois : de tendres mélanges
Je cite : mes amis, même ceux que je ne connais pas, en vrai...
Je pense : à ceux qui m'aident à vivre
Je rêve : de mieux les accompagner
(mis à jour mercredi 29 novembre 2006 à 15:10)

28/02/2009

28/02/09 - 12:09

1-

Ce soir, nous sommes invités chez le Commandant, le chef de l'unité où travaille Konimba, le mari de Koro.
Koro est énervée, elle s'affaire, et quand elle nous parle, elle ne cesse de nous dire dès le matin qu'il ne faut pas rater les dix-neuf heures, l'heure de notre invitation, que le Commandant et sa femme nous attendent. Elle me fait sourire et je me moque un peu d'elle. Le Commandant habite à cinq minutes à pieds de la maison de Koro, dans ces nouveaux quartiers de Bamako qui ressemblaient encore à une brousse lors de mes premiers séjours dans ce pays voici bientôt huit ans et où s'élèvent désormais des maisons en tous sens, pour la plupart inachevées mais bien sûr toutes habitées, et parcourue de petits chemins sablonneux et défoncés, de boutiques aux toits de paille, de champs de sacs plastiques... Nous ne risquons pas d'être en retard.

Le soir tombe comme un couperet, en trois ou quatre minutes à peine. Les gens s'installent dans la cour sur des matelas et des nattes; ils sortent la télévision et les enfants s'agglutinent autour pour regarder le feuilleton mexicain du soir, une belle histoire d'amour absolument impossible qui finira très bien, de gens très pauvres dont on va découvrir qu'ils sont en fait les enfants légitimes de gens très riches, et toute l'histoire va constituer à réparer cette injustice que des méchants infâmes se sont acharné à construire. Ala fin, ce sera le bonheur dans une très grande maison. Et un mariage avec de très belles robes.
Nous sommes prêts, sauf Koro bien sûr, qui continue de s'apprêter à l'intérieur. Je rentre pour la presser un peu: elle finit d'accrocher ses boucles d'oreille dorées, assise à califourchon avec un bout de miroir cassé sur ses genoux. Elle a apporté dans la journée au tailleur du quartier ses nouveaux pagnes aux couleurs de l'armée malienne pour en faire un boubou neuf et montrer au Commandant combien elle est fière d'être une femme de militaire. Elle est de toute façon splendide dans n'importe quelle tenue et je la félicite pour la rassurer. Et nous partons dans un nuage de parfums, sous les cris d'admiration des femmes assises dans la cour.

Nous sommes accueillis à l'entrée de la maison par la femme du Commandant. La maison est haute, construite sur deux étages, une des plus grandes du quartier. Mais là aussi, la cour ressemble à toutes les cours des maisons maliennes: les chaises en plastique crevées, le pilon tombé à côté, les gens couchés autour de la télé, les animaux vacant tout autour, une vieille tressant les cheveux d'une petite blottie sur ses genoux, les étoiles au-dessus...
Le Commandant nous attend tout en haut, sur la terrasse. Il est vautré dans une grand canapé en tissu marron à motifs floraux. C'est tout un salon vieillot et de guingois qui a été installé ici, avec un grand réfrigirateur et une table basse où une nappe blanche, des serviettes à tulipes rouges et des verres ont été dressés. Il se lève pour nous accueillir chaleureusement, prend de nos nouvelles, ne cesse de nous demander si nous avons faim, si nous avons soif, si nous sommes fatigués, si notre voyage se passe bien. Il appelle sa femme, lui demande de nous servir à boire. Il nous dit qu'il aime son "petit" Konimba, que c'est un frère pour lui, que c'est lui qui lui a demandé de le rejoindre dans son unité parce que c'est un homme bon. La femme du Commandant est une songhaï de Tombouctou. Elle a le teint clair, elle a au moins vingt-cinq de moins que lui, elle est bien en chair et a un sourire énorme, très taquin. Elle rit à la moindre occasion, elle papillonne autour de nous. Elle nous lave les mains, elle nous sert à boire, elle nous apporte des grands plats. Elle nous dit qu'il va falloir manger à la malienne, avec les mains. Nous lui disons bien sûr, en riant. Le premier plat est un wouidjila, un de mes plats préférés: des boulettes de pain levé cuites à la vapeur trempant dans une sauce onctueuse à base de tomates, d'épices et de viande de mouton. Plus personne ne parle, nous nous régalons, les mains déchirent les pains remplis de sauce, les bouches mastiquent. Puis viennent les autres plats qui plaisent plus aux bambaras que sont Koro, Konimba et le Commandant: des poulets grillés et des pommes de terre frites. Puis, ce sont les boissons de nouveau. Et les fruits: des oranges coupées que l'on mord à pleines dents pour en presser le jus. Nos mains collent. Les langues se délient. La femme du Commandant, Dada, est toujours aussi enjouée. Elle se lève même pour danser un peu, sensuelle dans ses formes généreuses. Le soir est doux, un vent frais nous caresse les peaux. Je sens comme Koro est fière de montrer au Commandant et à Dada, des gens qui ne sont pas de sa société, des gens si aisés dans leur vie par rapport à elle et à tout ce qu'elle a pu subir, de leur montrer que nous sommes ses amis fidèles et qu'ainsi, en plus d'être enfin mariée, elle est une femme très respectable. Au-delà du fait que nous passons une très belle soirée, nous savons à quel point c'est vital pour elle et nous jouons aussi un peu ce jeu pour elle. C'est ainsi.
La soirée s'étire et nous allons bientôt partir. Le Commandant se lève et part chercher quelque chose pour nous dans une pièce. Il revient avec des receuils de poèsie qu'il a publié. Un Commandant poète... Je n'en reviens pas. Il est ému et fier de nous montrer cet ouvrage. Il nous explique les difficultés qu'il a dû affronter pour passer le cap de la censure, les mots qui ont été coupés, le temps qu'il a fallu. Et puis, dans un grand rire, il nous déclare: "Mais bon, la poèsie, c'est un peu compliqué. Alors, les militaires du comité de lecture, ils n'ont pas tout compris et ils ont fini par laisser passer tout ça..."
Nous lui demandons s'il peut nous dédicacer ses ouvrages. Il disparaît aussitôt. Sa femme nous déclare fièrement qu'il est le seul militaire du Mali à écrire. Elle l'applaudit même. Décidément, cette soirée est délicieuse.
Quand il revient, le Commandant ne nous donne pas tout de suite les livres dédicacés. Il se racle un peu la gorge et déclame cérémonieusement à l'assemblée les quelques phrases qu'il nous a écrites, où il nous remercie mille fois d'avoir accepté sa modeste invitation et nous dit qu'il s'en souviendra toute sa vie. Sa voix vibre. Ma chair se tend.

Nous partons. La plantureuse Dada et le Commandant nosu accompagnent jusqu'à la porte. En descendant les marches, je me rends compte à quel point le Commandant à du mal à marcher. Il souffle, tousse un peu, s'arrête à chaque marche, il boîte. Une très ancienne blessure, nous dit-il. De plus en plus présente...

Nous nous quittons ainsi, dans la nuit bamakoise, dans les multiples échos des au-revoir, des remerciements et des bénédictions qui font chaque fois à mon oreille étonnée leur longue et douce litanie.


"Ecoutez le Murmure des Eaux.
Ecoutez le grondement fiévreux du Tonnerre.
Dialogue franc entre Coeurs déshérités,
Ces Coeurs atteints!

Voici l'Afrique et ses douleurs parlantes,
ses Misères muettes,
le Grand et Héroïque Peuple Martyr.

Jeunes Juifs d'Orient
Frères Arabes,

Jeunes Blancs d'Europe
Frères de mon Terroir Nègre,

Jeunes d'Amérique et d'Asie,
Frères aimés de tous pays,

Voici épanché le Trop-Plein de mon Coeur."

Le Triomphe de la Vérité.
Commandant Seydou Moussa Diallo.

commentaires

28/02/09 - 18:26

Je t'aime tant ...

01/03/09 - 12:56

on sent le vent chaud du milieu de la nuit, parfumé au goudron, au bêton et à l'essence des voitures qui chauffent, à l'herbe sèche aux fientes des poules. on y est, c'est magnifique! qui aurait cru que je voyagerais si loin un dimanche matin silencieux?

02/03/09 - 18:39

Quelle surprise ! Les militaires maliens ne sont donc pas comme les nôtres...?

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