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Bandiagara était à nous seuls pour la journée. Carole était partie travailler tôt, ce matin. J'écoutais les bruits de la maison, les bruits du jardin, je me réveillais doucement, à tes côtés, me disant que cela m'était toujours aussi miraculeux.
Une fois levé, j'ai déambulé dans la maison, y reconnaissant à chaque recoin les traces de Carole, un peu comme lorsque je traînais chez elle quand je me retrouvais à passer la nuit à Amiens. Tout se fondait en un seul grand lieu recouvrant plusieurs temps et tournant autour de nos personnes et de nos vies: Amiens, Nara, Kolokani, Beauvais, Chambéry, Bandiagara, Paris. Tout cela était tellement normal. Il avait juste fallu combler ces quelques milliers de kilomètres. Rien, en somme.
Nous avons laissé se gonfler la journée en nous prélassant doucement. Je ne connaissais pas Bandiagara, j'y étais seulement passé des années plus tôt, très rapidement, en escale. J'avais la seule vision d'une attente sur une place de sable, entre deux véhicules bâchés surchargés. C'était tout. J'aurais pu vouloir presser le pas mais j'avais surtout envie de laisser le goût de la ville se construire dans mon imaginaire en fonction des échos que j'en percevais ici. Cette idée de repousser la balade en ville me plaisait bien. Et puis je prenais le temps d'être avec toi dans cette grande maison vide.
Nous avons fini par sortir, un peu au hasard, nous laissant guider par un vague plan. On pourrait être persuadé que les villes maliennes se ressemblent, en se fiant au premier regard. Mais j'étais constamment étonné des maisons, des boutiques, des rues, des charrettes, des mosquées, des visages. Je ne saurais rien en dire de merveilleux et je ne pense pas que cette ville soit à proprement parler merveilleuse, mais je parvenais à goûter, quelque part, la beauté profonde du lieu. J'en avais la certitude, sans pouvoir précisément la cerner. Et ce n'était pas vraiment l'ancien palais toucouleur fiché dans sa cour vide, ni le togouna bas et lourd implanté en plein milieu d'une rue trouée, qui donnaient à cette ville son charme si particulier à mes yeux. Si je devais absolument dire d'un mot ce qui fait peut-être sa beauté, je parlerais plutôt, je crois, des rives du Yamé, de cette rivière asséchée à cette saison et dans le lit duquel, pourtant, les femmes s'assemblent dans le courant du jour pour aller puiser, de ces rives détruites et ravinées par le dernier mouvement des eaux, si insoupçonnable lors de ces mois secs, des maisons croulantes et des murs de banco refaits chaque année par les hommes du quartier après les destructions des crues, des enfants courant en tous sens et prêts à nous prendre la main pour nous accompagner jusqu'aux ruines d'un ancien pont, des vieilles encore occupées à biner leurs rangs d'oignons si verts et protégés des chèvres ravageuses par des palissades si fragiles, si tremblantes, et des troupeaux maigres des vaches bossues, lentes, lascives, dolentes, partant quelque part et suivies passivement d'aigrettes tellement blanches qu'elles paraissent de simples éclats lumineux, et du ciel se chargeant progressivement au-dessus du torrent oublié, qui renaîtra pourtant, oui, de tout cela je parlerais volontiers...
Et puis comment ne pas dire la nuit qui suivit ce jour?
Alors que nous nous endormions après la soirée passée avec Carole, nous avons entendu les craquements griffés et rapprochés des tôles du toit et les frottements pointus des grandes feuilles des arbres appuyés contre la maison. Il pleuvait. Tout cela peut vous paraître banal. Mais que diriez-vous s'il neigeait au mois de mai à Paris? Il n'y a presque aucune possibilité pour que la pluie tombe à cette saison dans cette région. Et pourtant, c'est cette nuit-là, la nuit d'après notre balade le long des rives du Yamé, qu'il a plu à Bandiagara, je vous le dis.
10/03/09 - 08:27
Il a plu à Bandiagara, comme le refrain d'une chanson ou le titre d'un roman...ces mots me font voyager, merci.
bear4u