L'Italie -I-
Je voudrais commencer par le retour.
Je t'avais laissé la veille au soir dans le port d'Ancône. Je me rappelais encore de l'ambiance de cette ville, sa rue en pente douce vers la rade, l'odeur de la mer, le sel dispersé dans l'air, tout au bout ton bateau gigantesque, dressé, qui attendait, baleine de fer, d'engloutir des dizaines de voitures surchargées en partance pour la Turquie et toi quelque part sur le pont. Je n'avais pas vu passer ces journées et ces nuits avec toi, en errance dans ce si beau pays; et pendant que je déambulais lentement le long du port, les images de Venise, de nous dans Venise, les rues de Parme et de Mantoue, la campagne inondée du delta, les montagnes au-dessus de Côme, la vie trépidante de Milan, ses recoins secrets, le soleil partout, les fresques enfouies à Ferrare et Bologne, ton sourire toujours auprès de moi, tout cela remontait en moi et éclatait comme des bulles à la surface du réel, le remplissant de leurs doux souvenirs.
Je rentrais seul mais j'étais aussi heureux de cela. Pendant que je te savais cinglant les mers, je parcourais les montagnes des Appenins. Je m'arrêtais partout, je prenais des détours, j'inventais mon chemin. Je faisais une halte dans un village inconnu, semblant assomé par la chaleur du jour, et je me retrouvais attablé sous une tonnelle en train de déguster des pâtes aux truffes et un verre de vin frais, pétillant. La Toscane approchait, je voulais la caresser encore, pas la visiter, juste la frôler. Je suis ainsi passé au-dessus de Florence, par Fiesole et j'ai souri au détour d'une de ces routes vertigineuses qui la dominent, de seulement apercevoir la ville étendue en-dessous, comme un chat immense. Les toits roses, le duomo, le cours sineux de l'Arno. J'ai continué mon chemin vers Prato qui paraissait désertée, et d'autant plus belle, vers Pistoia qui se réveillait à peine, vers Lucca au moment où le soir s'est mis à donner à la ville, aux pierres de la ville, ce reflet magique dans lequel je me suis laissé complètement aller. Je regardais les gens, je trainais dans les rues, c'était la Toscane et je pensais à toi.
J'ai alors décidé de rouler toute la nuit. Je n'avais rien réservé pour dormir, exprès, pour me donner plus sûrement cette occasion de glisser doucement dans la nuit italienne... La côte ligure et ses lumières, Gênes la serpentine, des montagnes encore, noires et sourdes, quelques clochers, puis la plaine immense, et le Pô, langoureux, mauve et tendre. Epuisé, j'ai fini par dormir un peu, dans la voiture garée quelque part au bout du parking d'un village. Comment s'appelait-il? Je n'en sais rien et c'est aussi bien. Car ce qui a compté vraiment, et qui compte toujours plus fortement aujourd'hui, c'est que j'ai repris le chemin du retour avant six heures et que je me suis retrouvé, alors, à rouler face au soleil énorme et rougeâtre qui se levait tout au bout des rizières. C'était magique, j'étais un bateau à mon tour, les rizières déployaient peu à peu leurs à-plats verts et jaunes tandis que le jour naissait. Je vivais.
L'Italie s'est ainsi peu à peu dissoute. J'ai encore erré dans Vercelli, de café en café, en ce lundi matin d'août qui laissait la ville ahurie et silencieuse. Le premier orage du séjour s'y est soudain levé. La pluie s'est abattue, rageuse, comme s'il fallait accepter que tout s'efface. Pour cette fois. Cela rendait pourtant cette ville et ses palais abandonnés encore plus étranges, plus désirables.
Le soleil n'est revenu qu'à l'entrée de la plaine d'Aoste. Les paysages étaient de nouveau souriants. Je me suis arrêté prendre mon dernier café serré. Le goût de noisette grillée m'a empli et fait tituber encore une fois. J'ai alors repris la voiture, les lacets de la route se sont multipliés jusqu'à ce que le massif du Mont-Blanc, dans un dernier mirage, m'éblouisse et me rassure, tel un phare, et que je bascule de l'autre côté.
21/08/09 - 07:25
Bientôt finit toujours par arriver.
ned