"... si vous la rencontrez, bizarrement parée, traînant dans le ruisseau un talon déchaussé et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé, messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordures au visage fardé de cette pauvre impure que déesse famine a par un soir d'hiver contraint à relever ses jupons en plein air. Cette bohème là, c'est mon bien! ma richesse, ma perle, mon bijou.. ma reine... ma duchesse..."

J'écoute : le vent
Je regarde : le vent et ses effets
Je lis : des images
Je joue : comme un chat
Je mange : les pulpes et les intérieurs
Je bois : de tendres mélanges
Je cite : mes amis, même ceux que je ne connais pas, en vrai...
Je pense : à ceux qui m'aident à vivre
Je rêve : de mieux les accompagner
(mis à jour mercredi 29 novembre 2006 à 15:10)

13/01/2010

13/01/10 - 19:08

Une pensée dans le vent.


Je ne sais pourquoi, j'ai toujours éprouvé beaucoup d'affection pour Haïti, et les gens de ce pays que je ne connais pourtant absolument pas.

Quand j'essaie de comprendre pourquoi, je me revois tout de suite enfant en train de regarder sur un atlas, fasciné, ce bout d'île tout au bout, là-bas, comme deux ailes arrachées d'un papillon. Je pense aussi à la valse et à la conjonction des noms: Hispaniola, Saint-Domingue, Toussaint-Louverture, Haïti, Port-au-Prince, Duvallier, Désiré, Bien-Aimé... Ces mots qui renferment tant de tendresse et de violence, de joie sublime et de terreur, de misère.

Jeune étudiant en géographie, j'ai commencé à m'intéresser à l'idée de partir vivre à l'étranger. Un poste était libre en Haïti et personne ne voulait y aller. Moi, j'en rêvais, mais cela n'a pas pu se faire, je ne sais plus pourquoi. Je suis finalement parti dans un autre pays effrayant pour mes petits camarades, la Guinée-Conakry, et mon "aventure" africaine a commencé ainsi. Alors que je vivais en Guinée dans la zone côtière (c'était en 1995), la situation au Liberia, ce territoire africain créé par d'anciens esclaces affranchis et qui faisait un parallèle émouvant pour moi avec Haïti, avait explosé et les flots de réfugiés se déversaient en Guinée dans des campements gigantesques de tentes bleues. Et finalement, Haïti s'est éloigné de moi, de mes "possibilités", même si j'ai continué, au fil des années, de penser à ce pays...

Je lisais encore récemment le magnifique livre de l'écrivain haïtien, Dany Laferrière, "L'énigme du retour" ; les mots faisaient aussitôt émerger en moi le bruit de la pluie tropicale, la folie de la ville-champignon, les couleurs criardes de la misère, le bruit lent de la mer et des montagnes... Et puis ce matin, j'ai senti comme une sorte de vague d'émotion, qui ne fait qu'enfler depuis, en entendant ce qui s'est passé cette nuit. J'écoutais, abasourdi, la radio, et puis, alors, une voix connue est montée, une voix amie, une voix apaisante. J'ai reconnu celle de mon maître de chant quand je vivais à Bamako, que j'avais perdu de vue et devenu représentant de l'UNICEF en Haïti, interrogé par France Inter. J'avais l'impression qu'il me parlait et tout se mélangeait, Haïti, le Mali, la musique ; ce qui se passait en moi, c'était, au fond, la folie des raccourcis qui inondent parfois nos vies et l'emplissent de l'évidence d'une sorte de voyage qu'on n'a pas fait et qu'il nous reste à faire.

Je pense à ce pays. Je pense à ces gens. Et je voulais le dire ici.

commentaires

13/01/10 - 21:00

Le sort s'acharne sur l'un des pays les plus pauvre de la planète. Il y a de quoi être bouleversé, ou révolté, par ce non-sens.

Mais s’il est possible d’aider à soulager - ne serait-ce qu’un tout petit peu – la détresse et la misère du peuple haïtien, pourquoi ne pas le faire ?

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14/01/10 - 01:22

J'ai aussi été peiné par cette nouvelle. C'est à croire que la misère sous toutes ses formes se trouve décidément bien là-bas. :-(

15/01/10 - 00:12

Toi Mon plus proche Africain,je te ressens ici encore...
Je ne saurai jamais dire comment, par où et surtout pourquoi j'ai ce sentiment d'africanité en moi. Et oui, le lien entre Afrique et Amérique passe-t-il ailleurs qu'au travers d'Haïti ?

Si, en plus pour toi, ce sentiment déjà présent a été amplifié par une voix (re)connue et admirée, alors...

Je partage tes sentiments vis-à-vis de ce bout d'île, au-delà du "simple" drame qui les plonge dans l'effroi et un nouveau malheur collectif.

19/01/10 - 23:54

Ce qui est à moi
c'est un homme seul emprisonné de blanc
c'est un homme seul qui défie les cris blancs de la mort blanche
(TOUSSAINT, TOUSSAINT LOUVERTURE)
c'est un homme seul qui fascine l'épervier blanc de la mort blanche
c'est un homme seul dans la mer inféconde de sable blanc
c'est un moricaud vieux dressé contre les eaux du ciel
La mort décrit un cercle brillant au-dessus de cet homme
la mort étoile doucement au dessus de sa tête
la mort souffle, folle, dans la cannaie mûre de ses bras
la mort galope dans la prison comme un cheval blanc
la mort luit dans l'ombre comme des yeux de chat
la mort hoquette comme l'eau sous les Cayes
la mort est un oiseau blessé
la mort décroît
la mort vacille
la mort est un patyura ombrageux
la mort expire dans une blanche mare de silence.

20/01/10 - 00:03

Extrait du Cahier d'un retour au pays natal d'Aimé Césaire.

Et voici quelques lignes précédants la citation antérieure, qui n'épargnent ni compatriotes, ni européens, ni américains.


Au bout du petit matin, le vent de jadis qui s'élève, des fidélités trahies, du devoir incertain qui se dérobe et cet autre petit matin d'Europe...

Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères, je serai un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir, le rouer de coups, le tuer _ parfaitement le tuer _ sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de Hottentot ?

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l'oeil des mots en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d'une forêt de bêtes traquées de machines tordues d'un jujubier de chairs pourries d'un panier d'huîtres d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau cisal d'une peau d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à la forêt vierge et folle que je ne souhaiterais pouvoir en guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs des hommes
il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi pour qu'en toi je découvre toujours à la même distance de mirage _ mille fois plus natale et dorée d'un soleil que n'entame nul prisme _ la terre où tout est libre et fraternel, ma terre

Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : " J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies".
Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais: "Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai".

Et je lui dirais encore ger
"Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir."
Et venant je me dirais à moi-même :
"Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse..."

Et voici je suis venu !
De nouveau cette vie clopinante devant moi, non pas cette vie, cette mort, cette mort sans sens ni piété, cette mort où la grandeur piteuse échoue, l'éclatante petitesse de cette mort, cette mort qui clopine de petitesses en petitesses; ces pelletées de petites avidités sur le conquistador; ces pelletées de petits larbins sur le grand sauvage, ces pelletées de petites âmes sur le Caraïbe aux trois âmes,
et tous ces morts futiles
absurdités sous l'éclaboussement de ma conscience ouverte
tragiques futilités éclairées de cette seule noctiluque
et moi seul, brusque scène de ce petit matin
où fait le beau l'apocalypse des monstres puis,
chavirée, se tait
chaude élection de cendres, de ruines et d'affissements

- Encore une objection ! une seule, mais de grâce une seule : je n'ai pas le droit de calculer la vie à mon empan fuligineux ; de me réduire à ce petit rien ellipsoïdal qui tremble à quatre doigts au dessus de la ligne, moi homme, d'ainsi bouleverser la création, que je me comprenne entre latitude et longitude !

Au bout du petit matin,
la mâle soif et l'entêté désir,
me voici divisé des oasis fraïches de la fraternité
ce rien pudique frise d'échardes dures
cet horizon trop sûr tressaille comme un geôlier.

Ton dernier triomphe, corbeau tenace de la Trahison.
Ce qui est à moi, ces quelques milliers de mortiférés qui tournent en rond dans la calebasse d'une île et ce qui est à moi aussi, l'archipel arqué comme le désir inquiet de se nier, on dirait une anxiété maternelle pour protéger la ténuité plus délicate qui sépare l'une de l'autre Amérique ; et ses flancs qui sécrètent pour l'Europe la bonne liqueur d'un Gulf Stream, et l'un des deux versants d'incandescence entre quoi l'Equateur funambule vers l'Afrique. Et mon île non-clôture, sa claire audace debout à l'arrière de cette polynésie, devant elle, la Guadeloupe fendue en deux de sa raie dorsale et de même misère que nous, Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu'elle croyait à son humanité et la comique petite queue de la Floride où d'un nègre s'achève la strangulation, et l'Afrique gigantesquement chenillant jusqu'au pied hispanique de l'Europe, sa nudité où la Mort fauche à larges andains.

Et je me dis Bordeaux et Nantes et Liverpool et New York et San Francisco
pas un bout de ce monde qui ne porte mon empreinte digitale
et mon calcanéum sur le dos des gratte-ciel et ma crasse
dans le scintillement des gemmes !
Qui peut se vanter d'avoir mieux que moi ?
Virginie. Tennessee. Géorgie. Alabama.
Putréfactions monstrueuses de révoltes inopérantes,
marais de sang putrides
trompettes absurdement bouchées
Terres rouges, terres sanguines, terres consanguines.

Ce qui est à moi aussi : une petite cellule dans le Jura.
une petite cellule, la neige la double de barreaux blancs
la neige est un geôlier blanc qui monte la garde devant une prison

23/01/10 - 01:07

(oh ! )

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